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Snowden sur la surveillance : les journalistes sont une cible de choix

Edward Snowden en téléconférence

Edward Snowden en téléconférence

Catherine Mathys

Quelques jours avant « l'affaire Lagacé », Edward Snowden mettait les journalistes en garde contre ce genre de surveillance.

Hier, on apprenait que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) avait obtenu les permissions légales nécessaires pour espionner les communications du journaliste de La Presse Patrick Lagacé.

Munie de 24 mandats de surveillance lancés de janvier à juillet 2016, la police a pu obtenir les métadonnées de son téléphone cellulaire et ainsi connaître ses déplacements (grâce aux données GPS), de même que l'identité de ceux qui auraient tenté de le contacter.

Bien que surprenant, cet incident n'a pas étonné Edward Snowden, le lanceur d'alerte qui a mis au jour les programmes de surveillance de masse de la National Security Agency (NSA) aux États-Unis.


Quelques jours auparavant, il venait tout juste de participer à une table ronde sur le journalisme, organisée par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, connu désormais comme celui par lequel l'affaire des Panama Papers a été révélée publiquement. Un peu de manière prophétique, il soulignait que la liberté de presse ne peut exister sans ce lien de confidentialité entre les journalistes et leurs sources. La peur d'être identifié pourrait empêcher de potentiels lanceurs d'alertes de sonner l'alarme.

Le lien fragile des lanceurs d'alertes avec les journalistes

Pour Snowden, les journalistes sont les intermédiaires nécessaires entre les lanceurs d'alertes et le grand public. Son histoire personnelle en témoigne. En 2013, il a choisi de confier les documents de la NSA à des journalistes plutôt que de les publier lui-même en ligne. Il était très conscient du risque qu'il prenait pour sa propre sécurité et celle des autres personnes possiblement impliquées.

Les documents ont donc été confiés à quelques journalistes sous certaines conditions. Les révélations devaient être d'intérêt public, pas seulement un coup d'éclat. Ensuite, Snowden souhaitait que les journalistes avisent le gouvernement avant de publier les articles, non pas pour lui donner un droit de regard, mais surtout pour s'assurer de ne pas mettre la vie de certaines personnes en jeu.

Edward Snowden reconnaît le difficile travail du journaliste, qui doit faire le tri dans n'importe quelle masse d'information. Il sait que les journalistes reçoivent beaucoup de fausses pistes et qu'il y a une part d'intuition dans la décision d'en suivre une plutôt qu'une autre. Mais ce doute est partagé, dit-il : « La source ne sait pas si elle peut vous faire confiance, tout comme vous ne savez si vous pouvez lui faire confiance ».

D'où l'importance du jugement éditorial dans le partage de l'information. « Les journalistes sont les seuls professionnels qui font carrière dans ce genre de prise de décisions. » Si le journalisme ne prend plus de risques, il limite le droit du public à s'informer et son accès à de l'information qui les concerne. Il n'y a pas de situation parfaite et il est même possible qu'un journaliste se trompe. Le coût de la démocratie, a-t-il rajouté, c'est l'incertitude.

La solution ne réside pas dans la technique

Snowden a donné quelques exemples de journalistes qui ont subi des pressions pour révéler l'identité de leurs sources, comme James Risen, le journaliste du New York Times qui couvre la sécurité intérieure. Il a également parlé de la manière dont les métadonnées peuvent être collectées dans le but d'identifier des informateurs, comme dans le cas de Patrick Lagacé.

Le journaliste de La Presse aurait-il dû encrypter ses communications? Probablement. Mais ce n'est pas une solution miracle. Le chiffrement peut mettre des bâtons dans les roues de la surveillance de masse, mais il n'empêche pas la surveillance ciblée. Et les journalistes sont un groupe de choix pour ce type de surveillance.

Bien sûr, ils peuvent (et devraient) mieux protéger leurs communications, mais ce n'est pas une lutte qu'ils peuvent gagner, a affirmé Edward Snowden. Même l'appareil le mieux encrypté du monde peut être piraté si on y met les moyens (et les États en ont). La lutte pour la vie privée ne peut pas se jouer sur le plan technique : les forces et les budgets sont trop inégaux.

« La véritable lutte doit se faire sur la une des journaux, et vous devez la gagner si vous souhaitez continuer de faire votre travail comme vous l'avez toujours fait », dit Snowden. Selon lui, les médias doivent rapporter les politiques et les cadres légaux qui entourent les programmes de surveillance. Seuls les médias ont le pouvoir d'amener des discussions franches autour des stratégies et des programmes de surveillance, même quand les autorités défendent la légitimité de leurs actions.

Snowden indique que la presse est trop souvent timide en matière de surveillance. Il souhaite qu'elle soit plus audacieuse. Si les journalistes exigeaient plus de transparence des autorités, la conversation pourrait prendre une autre tournure, et on pourrait mieux savoir quels intérêts sont véritablement servis.

Demain, Edward Snowden offrira une conférence publique gratuite à l'université McGill à Montréal. La discussion autour de « l'affaire Lagacé » se poursuivra sûrement à cette occasion. D'ailleurs, le public est invité à soumettre ses questions à Snowden sur Twitter via le mot-clic #SnowdenMcGill.

Techno