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La colonie de Sheptetski en Abitibi : un village ukrainien disparu

50e anniversaire de mariage de Demytro Sup et Thérèsa Dunsza à Lac Castagnier, date inconnue
50e anniversaire de mariage de Demytro Sup et Thérèsa Dunsza à Lac Castagnier, date inconnue Photo: Société d'histoire d'Amos / Fonds Yvon Lapalme
Radio-Canada

Des travailleurs miniers jusqu'aux prisonniers du camp Spirit Lake, les immigrants venus d'Europe de l'Est ont façonné les débuts de l'Abitibi. Fait peu connu, une colonie ukrainienne nommée Sheptetski s'est développée durant de nombreuses années au lac Castagnier, près d'Amos. Sébastien Tessier, archiviste à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Rouyn-Noranda, a donné les détails sur cet endroit méconnu dans le cadre de sa chronique historique à l'émission Des matins en or.

Le père Josaphat Jean, grand artisan de la colonie

Le père Josaphat Jean et un groupe d'Ukrainiens devant le monastère de lac Castagnier vers 1935Le père Josaphat Jean et un groupe d'Ukrainiens devant le monastère de lac Castagnier vers 1935 Photo : Société d'histoire d'Amos / Fonds Yvon Lapalme

La colonie de Sheptetski est avant tout l'idée du père Josaphat Jean. Natif de Rimouski, le père Jean s'est converti au rite ukrainien, voyant dans cette branche catholique la possibilité de jouer le rôle de missionnaire et de partir à l'aventure à travers le monde. Il a effectivement pratiqué pour l'Église catholique ukrainienne dans plusieurs pays du monde : en Ukraine, en Pologne, en Autriche, en Yougoslavie et au Canada.

Après avoir vécu la Première Guerre mondiale en Ukraine occidentale, il est engagé par le gouvernement ukrainien comme traducteur et secrétaire et travaille activement pour l'indépendance du pays. Il revient ensuite au Canada avec l'objectif de trouver un endroit pour créer une colonie et y établir des familles d'immigrants ukrainiens.

L'Abitibi sera la terre d'accueil

Groupe d'Ukrainiens devant la maison familiale Sup à Lac Castagnier vers 1937Groupe d'Ukrainiens devant la maison familiale Sup à Lac Castagnier vers 1937 Photo : Société d'histoire d'Amos / Fonds Yvon Lapalme

Après avoir envisagé quelques endroits en Alberta, le père Jean choisit finalement de s'installer en Abitibi en raison de la proximité du chemin de fer, des possibilités d'emplois dans les mines, la forêt et la construction des routes, du climat salubre à 1100 pieds au-dessus du niveau de la mer et de l'espace disponible.

Dans un rapport envoyé au Métropolite Sheptytsky, le père Jean décrit la région. « J'ai visité moi-même le pays entre les lacs Obalski et Castagnier. J'y ai trouvé de bonnes terres. Les lacs sont pleins de poissons et les forêts pleines de lièvres et d'orignaux. Dans les montagnes environnantes, il y a de très importants gisements d'or et de cuivre. Je crois que l'Abitibi est pour le moment l'endroit le plus propice pour nos Ukrainiens dans le Canada... »

Suite à des discussions avec le gouvernement, on lui octroie une série de terres près du lac Castagnier, dans le secteur d'Amos. Ces lots devaient permettre l'établissement de 1500 familles. Et si le projet venait à connaître du succès, le gouvernement se disait alors prêt à offrir des terres afin d'accueillir jusqu'à 10 000 familles. Sur ces terres, un terrain est prévu pour la construction d'un monastère.

Durant l'année 1925, on annonce au père Jean que 50 familles ukrainiennes seront envoyées au Canada pour peupler la colonie. La colonie est baptisée Sheptetski en l'honneur du Métropolite Sheptytsky.

Un établissement plus difficile que prévu

Laurent Castonguay devant son camion, Lac Castagnier, date inconnueLaurent Castonguay devant son camion, Lac Castagnier, date inconnue Photo : Société d'histoire d'Amos / Fonds Yvon Lapalme

Heureux de cette nouvelle, le père Jean entreprend les travaux d'aménagement du site et la construction de routes donnant accès à la colonie. Le lieu choisi est à la tête du lac Castagnier, à plus de 13 km de la route la plus proche, soit celle passant au village de La Morandière.

Mais l'arrivée des immigrants ne se déroule pas comme prévu. À cette époque, le département gouvernemental responsable de l'immigration modifie ses règles afin de favoriser les compagnies de chemin de fer. Le contingent ukrainien n'arrive donc pas comme prévu.

C'est plutôt en compagnie de gens de la région que le père Jean accomplit les premiers travaux de défrichement et la construction du camp en bois rond qui servira de première chapelle. Il doit même emprunter de l'argent à sa famille pour acheter de l'équipement.

Au mois de février 1926, on lui envoie du renfort d'Europe. Les trois religieux ukrainiens qui viennent lui prêter main-forte éprouvent des difficultés aux douanes. Une fois sur place, ils n'arrivent pas à s'habituer aux rigueurs du climat et de la vie dans la région. Ils retournent rapidement dans leur pays d'origine. Les autorités religieuses considèrent la colonie du Canada comme un échec.

Le père Jean n'a cependant pas dit son dernier mot. Il lance une campagne de recrutement dans les journaux ukrainiens du Canada et il réussit à attirer une trentaine de familles à l'apogée de la colonie.

Plusieurs installations sont construites, dont une école, un monastère, une bibliothèque, un musée et un bureau de poste.

Mais les conditions de vie extrêmes mènent le village à sa perte. Les Ukrainiens abandonnent lentement le village pour céder leur place aux Canadiens français. Le village adopte le nom officiel de Lac Castagnier. Quelques familles ukrainiennes y demeurent jusque dans les années 1970.

Aujourd'hui les seuls vestiges de la colonie sont les pierres tombales du cimetière qui arborent des noms ukrainiens.

Dans le cadre du 125e anniversaire de l'établissement des Ukrainiens au Canada, un drapeau de l'Ukraine a été hissé devant l'hôtel de ville du village de La Morandière à la mémoire des pionniers de la colonie de Sheptetski.

Funérailles de Thérèsa Dunsza-Sup à Lac Castagnier, 1947Funérailles de Thérèsa Dunsza-Sup à Lac Castagnier, 1947 Photo : Société d'histoire d'Amos / Fonds Yvon Lapalme

D'après une chronique de Sébastien Tessier

Abitibi–Témiscamingue

Histoire