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Un hommage à Normand Baillargeon, l'homme à la pensée libre

Normand Baillargeon
Normand Baillargeon Photo: Marie Santerre Baillargeon
Franco Nuovo

Depuis six ans, tous les dimanches matin, après avoir fait les cent pas dans le couloir et la régie afin, j'imagine, de mettre et remettre ses idées en place, il entre dans le studio 17 tel un guépard, sans faire de bruit. Il se glisse. Bon, je dis guépard pour lui faire plaisir parce que Normand Baillargeon aime follement l'Afrique où il a passé les premières années de sa vie.

Franco Nuovo
Une chronique de Franco Nuovo
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Pour ceux qui ne l'auraient jamais vu et seulement entendu, non, il n'est pas Noir. Non. Et pour paraphraser Pierre Barouh, il est Blanc de formes et de rimes,
Blanc de formes et de rimes. Il est « Nègre, bien Nègre dans son cœur ».

Or, Baillargeon, ce n'est pas qu'une image, celle d'un prof aux lunettes rondes à la Trotsky. D'ailleurs, il n'est pas trotskiste, mais plutôt anarchiste affiché, ce qui est plutôt rare, reconnaissons-le, sur les ondes de Radio-Canada.

Gauchiste tendance Groucho, bon, passe encore, il y en a plein, mais anarcho-syndicaliste, voilà qui est moins fréquent. Sur certains étages de la Maison de Radio-Canada, les moustaches frisent. Mais c'est aussi ça la radio publique, le droit de dire, enfin de presque tout dire...

Ce type, grâce à son intelligence, à ses remarquables qualités de vulgarisateur et à son éblouissant talent de communicateur - bon, je m'arrête là pour les compliments - est devenu dans certains milieux, sans même le savoir, un héros. Pour les étudiants, entre autres, comme ceux que j'ai croisés il y a quelques mois au Collège de Bois-de-Boulogne et qui, dans leur travail de fin d'année, avaient traité de la marchandisation de la culture, c'était une évidence. Ils avaient même accompagné leur travail de trois peintures qu'ils avaient eux-mêmes réalisées : Hannah Arendt, Friedrich Nietzsche et, qui croyez-vous? Normand Baillargeon, l'homme à la pensée libre.

Il nous en a déballé du savoir en six ans, ce samouraï. Il nous en a appris des choses. Il a philosophé sur tout et jamais sur rien. D'abord, drapant son esprit dans son kimono, il nous a appris les katas de l'autodéfense intellectuelle, histoire qu'on se développe une pensée critique, arme précieuse contre la bêtise humaine.

Normand Baillargeon |©Radio-Canada / Philippe Couture

D'ailleurs, c'est une machine, ce Baillargeon. Une machine à écrire, mais surtout à réfléchir : une quarantaine de livres, une dizaine de traductions, une vingtaine de préfaces, 75 chroniques signées dans la revue À bâbord!, de nombreux dossiers, plus de 150 billets sur le site de Voir, des chroniques dans le magazine du même nom, sans compter les centaines de billets développés à Dessine-moi un dimanche.

Au fait, si je lui consacre ces quelques mots aujourd'hui, c'est qu'il quitte l'émission après six ans. D'abord, il fuit l'hiver qu'il a en horreur et puis, peut-être, a-t-il envie de profiter, alangui avec sa douce, de ses matins du dimanche et, du même coup, d'alléger la tâche considérable qu'exigeait l'éclectisme de ses sujets. Parce que même si tout a l'air facile avec lui, s'il sait communiquer comme nul autre, les sujets abordés, choisis avec soin, souvent reliés à l'actualité et rattachés à une analyse philosophique, étaient des plus exigeants. Le petit canard avait l'air zen en surface, mais les pattes se faisaient aller sous l'eau.

Il nous manquera, notre philosophe du dimanche. Ses dadas aussi d'ailleurs. On adorait sa complicité par exemple, avec notre très cher Dany, leurs échanges devant lesquels on restait muet, même s'ils se faisaient de plus en plus rares. Il y aura un vide lorsqu'il ne sera plus là.

Et qui va nous parler d'Aristote maintenant? Ce dernier, c'est son pote depuis toujours, à cet Aristote de la recherche du savoir qui s'interrogeait sur le monde et la science. Qui, hein? Qui nous récitera du Prévert à la première occasion? Qui revendiquera l'importance de l'éducation dans une société qui la néglige? Qui portera l'étendard de l'environnement? Qui saura parler aussi bien de Machiavel, d'Einstein que de McCartney ou de Renaud? Qui débusquera les sophismes? Qui, lors d'évènements tragiques, trouvera les mots pour démontrer la nécessité du recul et de la réflexion avant de juger et de condamner? Qui sera notre lien avec Noam Chomsky?

Tiens Normand, tu me fais penser à cette chanson de Ferré :

« Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
la plupart Espagnols allez savoir pourquoi
Faut croire qu'en Espagne on ne les comprend pas
Les anarchistes...
Ils ont un drapeau noir en berne sur l'espoir
Et la mélancolie pour traîner dans la vie
Des couteaux pour trancher le pain de l'amitié
Et des armes rouillées
Pour ne pas oublier
Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et qu'ils se tiennent bien bras dessus bras dessous
Joyeux et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout.  »

Qui sera l'anarchiste, Normand? Qui, nous vantera la poésie qui élève l'âme?

Franco Nuovo anime l'émission Dessine-moi un dimanche sur ICI Radio-Canada Première les dimanches à 6 h.

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