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Le silence de Dany Laferrière

Dany Laferrière au micro d'Alain Gravel

Dany Laferrière au micro d'Alain Gravel

Photo : Radio-Canada/Coralie Mensa

Franco Nuovo

Il débarque toujours dans mon studio tout naturellement, quelquefois encore un peu endormi, comme s'il était tombé du lit. Il ouvre la porte et se dirige simplement vers son fauteuil et son micro.

Franco Nuovo
Une chronique de Franco Nuovo
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Il arrive comme s'il était passé la veille. Ce qui est presque vrai. Puisqu'il est chez lui dans ce studio 17 qui abrite Dessine-moi un dimanche.

Après tout, il était des nôtres il y a six ans quand on a créé l'émission en essayant d'arrimer nos idées les unes aux autres. Il disait déjà à l'époque que c'était son bistrot du dimanche matin, le café où il venait discuter de tout et de rien, mais avec Dany, c'était surtout de tout. Dany ne dit jamais rien.

Dany Laferrière en entrevue à Radio-Canada en 1985Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dany Laferrière en entrevue à Radio-Canada en 1985

Photo : Radio-Canada

Et puis, entre vous et moi, on est de vieux camarades de route. On se connaît depuis une bonne trentaine d'années, depuis Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, mais nous avons aussi beaucoup partagé le micro au fil des ans : à Je l'ai vu à la radio, où il évaluait, avec toute son intelligence et son humour, la création plus qu'il ne la critiquait, et à l'émission du matin, où il chroniquait en toute liberté, nous parlant aussi bien de sa lecture de la Bible que du coup de boule de Zidane. On découvrait alors en même temps que l'auditeur ce qu'il avait en tête.

Or, le temps s'est mis à manquer à l'écrivain qui avait d'autres missions que celle de parler. Il devait écrire, voyager et parvenir à l'immortalité. Ce qui n'est pas chose aisée. Il est arrivé à l'Académie française en s'assoyant dans le fauteuil 2, celui d'Alexandre Dumas.

Dany Laferrière pose devant l'Académie française à Paris.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dany Laferrière pose devant l'Académie française à Paris.

Photo : Radio-Canada/Jean-François Bélanger

Il est donc beaucoup ailleurs, Dany. Beaucoup à Paris, où tous les jeudis après-midi, il assiste aux discussions des membres de la prestigieuse institution. Il lui arrive cependant de faire un saut à Montréal pour des raisons familiales, amicales. Et à l'occasion de ses rares passages, toujours, presque toujours, il s'arrête au « bistrot 17 » de la grande tour, histoire de discuter le coup, comme il l'a si souvent fait au Café Cherrier.

Une cause

La semaine dernière, par exemple, il a quitté son studio parisien pour faire un saut de puce à Montréal; quatre petites journées. C'était surtout pour l'inauguration de la nouvelle Maison d'Haïti, dont il est le parrain. Il choisit ses causes, Dany. Celle-là entre autres à laquelle il croit profondément, parce qu'elle a un lien avec l'identitaire qui est au centre de son œuvre.

En 1972, pour accueillir des gens un peu égarés qui arrivaient sur une terre nouvelle, sans forcément parler la langue, sans comprendre toujours les codes de leur société d'accueil, un groupe de jeunes s'est investi pour les aider à s'intégrer, mais aussi pour leur faire savoir d'où ils venaient, en racontant Haïti à leurs enfants.

C'est important l'identité. Parce que la violence vient de cette impression de flotter dans le vide.

Dany Laferrière

Il nous a parlé de cette maison et aussi de cette première année à l'Académie, où les nouveaux élus ne prennent pas la parole. A-t-il réussi?

« Bien sûr, dit-il, de toute façon je passe le temps à me taire puisque j'écris depuis 30 ans et que je lis beaucoup. Or, quand vous écrivez ou que vous lisez, vous vous taisez. »

Bref, il est venu discuter de ce qu'est un bon livre, « celui qui se retrouve souvent dans les mains d'un lecteur libre ». Parce que les lecteurs l'intéressent plus que l'écrivain. Normal. « Ils sont plus nombreux. »

Son silence

Il parle de tout et de rien, mais il y a un sujet que Dany n'aborde jamais. Et Dieu sait que les médias lui courent après. Jamais il ne commente les malheurs et les douleurs d'Haïti, ni les tremblements de terre ni les ouragans qui dévastent, saccagent et détruisent l'île de sa naissance, son île, la perle de ses romans. Il ne parle pas non plus de politique, remarquez. Ce sont des non-sujets.

Dany LaferrièreAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dany Laferrière

Photo : Josué Azor

Je sais. Je sais surtout que son silence n'est pas une fuite. Il serait trop facile de devenir l'intervenant de la fatalité, celui qui suppute sur l'insupportable, celui qui épilogue sur le drame humain, celui qui explique l'inexplicable. De toute façon, il n'y a rien à dire. Que pourrait-il ajouter pour apaiser la souffrance? Compter les morts? Il préfère rester muet. Respect.

Dany pèse les mots, même inutiles.

Qui d'autre que Dany pourrait d'ailleurs avoir cette phrase savoureuse : « Ce sont les lettres de l'alphabet qui m'ont fait taire pendant plus de 30 ans. »

Franco Nuovo anime l'émission Dessine-moi un dimanche à ICI Première les dimanches dès 6 h.

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