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Quel avenir sans coca pour des paysans colombiens?

Des bicoques le long d'une route en terre

Sur la pancarte : « Argelia dit oui à la paix »

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Des paysans colombiens, habitués à la manne de la culture de la coca, se questionnent sur leur avenir après la signature des accords de paix, le 26 septembre, entre le gouvernement de la Colombie et la guérilla des FARC.

L'État colombien est absent d'Argelia, une vaste municipalité située dans la cordillère des Andes, à trois heures de (mauvais) chemins de terre de la route panaméricaine. Les 35 000 habitants, surtout des agriculteurs, ont chassé successivement l'armée et la police nationale, parce que leur présence attirait les attaques des FARC et les exposait à un feu croisé.

« L'État? Pour quoi faire? », disent-ils. Il n'y a rien à protéger, pas de banques, pas de mairie. Ce sont les paysans qui, ensemble, assurent tant bien que mal l'entretien des chemins et des infrastructures. Ils s'en sortent relativement bien grâce aux revenus de la culture illicite de la coca.

La coca, c'est aussi leur malédiction, car c'est un des enjeux des affrontements entre l'armée, ses alliés paramilitaires et les FARC. La guérilla marxiste (le Front 60 des FARC) a fini par prévaloir dans la région, elle y impose sa loi et prélève un impôt sur la cocaïne qui lui permet de se financer.

Les montagnes du Cauca, en Colombie
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Argelia se trouve à trois heures de (mauvaise) route en terre de la route panaméricaine, dans la cordillère des Andes, d’où son isolement.

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Cette région du Cauca est restée longtemps zone interdite aux visiteurs en raison du danger. Avec la fin du conflit, deux hommes nous ont facilité l'accès de la municipalité d'Argelia, qui relie plusieurs villages, dont Mango et Sinaï : Julio Fernandez, leader paysan, et Felipe Tascon, spécialiste des cultures de coca et conseiller auprès de la commission d'application des accords de paix. 

Conflit meurtrier

Le bilan de 52 ans de guerre civile est lourd pour la municipalité d'Argelia. « J'avais 9 ou 10 ans lorsque mes deux frères ont été tués », raconte la cultivatrice Estela Cano. « Mon fils a été gravement blessé par un explosif, ajoute-t-elle, et je n'ai jamais eu d'aide pour le soigner. »

« Nous avons eu beaucoup de victimes. 8000 personnes ont été victimes des hostilités. L'État nous a abandonnés. Du poison [épandage aérien d'herbicide sur la coca] et du plomb, c'est tout ce qu'il nous a donné. »

— Une citation de  Anibal Muñoz, cultivateur d'Argelia
Des écoliers marchent dans la rue en portant des drapeaux
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Ces écoliers, qui marchent pour le oui au référendum du 2 octobre, n’ont jamais connu la paix. Ni leurs parents, ni leurs grands-parents. Tous vont voter oui même s’ils savent qu’ils devront abandonner la culture de la coca.

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Les habitants d'Argelia se réjouissent de la première année de paix depuis 52 ans, grâce au cessez-le-feu ordonné par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en 2015, dans le cadre des négociations de La Havane. Ils vont voter oui au référendum du dimanche 2 octobre qui doit ratifier (ou non) les accords de paix.

Pourquoi la coca?

Le cultivateur Anibal Muñoz explique pourquoi les cultivateurs se sont tournés vers la coca.

« Ce n'est pas un caprice, c'est la faim, la nécessité. La guérilla ne nous a jamais forcés à produire de la coca, c'est un mythe. C'est parce que l'État est absent. »

— Une citation de  Anibal Muñoz, cultivateur
Des plants de coca
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La coca est presque une monoculture à Argelia.

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Cette plante a une durée de vie de 10 à 20 ans. Elle donne quatre récoltes par an dès le sixième mois. La feuille de coca est transformée sur place, dans des laboratoires, en pâte de coca. On se cache à peine. La pâte de coca est probablement transformée en cocaïne quelque part dans les villages.

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Un laboratoire de pâte de coca dans la municipalité d'Argelia

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Les stations-service - beaucoup sont neuves - sont étonnamment nombreuses. On y vient entre autres y emplir les barils qui serviront à la production de pâte de coca.

Une camionnette dans une station d'essence
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L'essence est nécessaire pour produire la pâte de coca.

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

Cinq hectares égalent 10 kilos de coca base et rapportent 7000 $, quatre fois par an. Le revenu est appréciable et, surtout, stable. Le prix n'a pas varié en 25 ans, selon Felipe Tascon, spécialiste des cultures de coca. Et, surtout, le produit se transporte facilement.

« Le produit d'un hectare de coca tient dans les poches d'un motocycliste, qui le livrera par le chemin de montagne, 400 kilomètres à l'ouest, sur la côte pacifique, aux narcos mexicains. »

— Une citation de  Felipe Tascon Recio, conseiller à la Commission de l'application des accords de paix

Pas étonnant que les paysans aient abandonné le café, la papaye ou la canne à sucre. Maintenant, ils savent qu'ils doivent remplacer la coca, mais par quoi? Personne ne sait encore ce qui est possible.

On a déjà voulu forcer les paysans à essayer d'autres cultures : échec total. Par exemple, l'école occupe l'ancienne usine de farine de manioc, un projet de l'ONU. Elle a ses propres champs de coca à côté pour se financer.

L'école d'Argelia
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L'école de la municipalité d'Argelia occupe l'ancienne usine de farine de manioc.

Photo : Radio-Canada/Jean-Michel Leprince

« Les cultures de remplacement ne peuvent pas être imposées. Avec la coca, le paysan bénéficie de la valeur ajoutée. »

— Une citation de  Felipe Tascon Recio, conseiller à la Commission de l'application des accords de paix

« Ces cultures doivent être aussi viables et rapporter autant, sinon plus, que la coca », ajoute Felipe Tascon. « Elles doivent être transformées sur place. Leurs produits doivent avoir une marque distinctive et reconnaissable sur le marché. »

Avec la distribution des terres aux paysans qui n'en ont pas, l'éradication de la coca et la lutte contre le narcotrafic, c'est certainement le plus grand défi de la paix pour l'État colombien et les FARC, transformées en parti politique. Les accords de paix l'ont prévu. Reste à les appliquer.

La misère paysanne et la concentration de la propriété rurale ont été la cause de la guerre civile il y a 52 ans. La concentration des terres est aujourd'hui pire qu'en 1964 et la Colombie n'a jamais produit autant de coca et de cocaïne.

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