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Quand l'aide médicale à mourir pousse vers le suicide

Serge Pomerleau

Radio-Canada

L'interprétation de la loi sur l'aide médicale à mourir peut mener à des situations désespérées pour les personnes en fin de vie qui, en plus de souffrir, ont l'impression d'être prises dans les fils d'une bureaucratie qui joue contre elles. L'expérience de Serge Pomerleau en est un exemple frappant.

Un texte de Davide GentileTwitterCourriel

Frappé par la sclérose latérale amyotrophique (SLA), Serge Pomerleau avait annoncé ses intentions dès l'annonce du diagnostic, fin 2013.

Il avait avisé ses enfants [et] sa famille que, pour lui, la seule porte de sortie était le suicide, jusqu'au jour où l'aide médicale à mourir est devenue une option.

Laurie-Anne Chasles, conjointe de Serge Pomerleau

Confronté au déclin rapide de ses capacités, il formule une demande d'aide médicale à mourir le 14 avril 2016. Un premier médecin confirme qu'il y est admissible : Serge Pomerleau est en fin de vie, ses souffrances augmentent, et il lui reste moins d'un an à vivre. Mais les autorités refusent que son cas soit évalué par un deuxième médecin, une procédure nécessaire au traitement de sa requête.

La date en question

Laurie-Anne Chasles explique que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière demandait à son conjoint de fournir une date de fin de vie pour qu'il puisse obtenir ce deuxième avis. « [Ils ont demandé à Serge] : dis-nous quand tu veux mourir et on te donnera un deuxième avis. »

C'est à ce moment-là que la demande d'aide médicale à mourir de Serge Pomerleau se transforme en véritable bras de fer avec les autorités du CISSS.

Selon sa conjointe, l'homme de 52 ans savait qu'il voulait mourir, mais se sentait alors incapable de préciser la date et l'heure exacte.

La loi est construite de telle façon que tu demandes l'aide médicale à mourir pour maintenant.

Dr Jean-Claude Berlinguet, du CISSS de Lanaudière

Sans se prononcer sur le cas de Serge Pomerleau, le Dr Berlinguet soutient qu'un malade doit vouloir mourir à court terme pour qu'on traite sa demande.

On dit que ça devrait s'administrer en dedans de deux semaines.

Dr Jean-Claude Berlinguet

Il reconnaît cependant que la loi ne précise rien à ce sujet.

Interprétation contestée

L'interprétation de la loi par le Dr Jean-Claude Berlinguet est contestée par l'avocat Jean-Pierre Ménard.

C'est le patient qui contrôle la date, qui n'est pas un critère d'accès à l'aide médicale à mourir.

Jean-Pierre Ménard, avocat

Me Ménard trouve anormal qu'on ait demandé à Serge Pomerleau de préciser la date exacte de son décès. Selon lui, c'est au patient de déterminer quand il voudra avoir recours à l'aide médicale.

Il peut renoncer à sa demande. Il peut la reporter. C'est textuel dans la loi.

Jean-Pierre Ménard, avocat

Pour le CISSS de Lanaudière, demander l'aide médicale à mourir sans date précise est l'équivalent d'une demande médicale anticipée, ce qui n'est pas permis par la loi.

On ne peut pas demander de façon anticipée l'aide médicale à mourir. La loi est claire là-dessus. [...] La directive médicale anticipée c'est émettre, alors que vous êtes apte, des volontés qui vont prendre effet si vous devenez inapte à consentir. Mais quand vous devenez inapte à consentir, vous n'avez plus droit à l'aide médicale à mourir.

Dr Jean-Claude Berlinguet

Tentative de suicide

Deux mois après le début de ses démarches, le 14 juin, Serge Pomerleau essaie de mettre fin à ses jours pendant que sa conjointe n'est pas à la maison. Dans une vidéo, il explique « être vraiment à bout » et dit espérer que sa famille va comprendre son geste.

Sa conjointe reviendra toutefois à la maison avant que son conjoint meure.

Mme Chasles compose le 911. Une fois sur place, les ambulanciers et les policiers de l'Assomption tentent de ranimer Serge Pomerleau et le transportent à l'hôpital.

Sa conjointe, déjà sous le choc, s'apprête à vivre une autre épreuve. « On m'a dit : "madame on va être obligés de vous arrêter pour aide au suicide" », se souvient-elle.

Pour les policiers, cette arrestation était préventive.

Il fallait s'assurer qu'il n'y avait pas d'infraction. Que c'était bel et bien une tentative de suicide.

Sophie Légaré, de la police de l'Assomption
Sophie Légaré de la police de l'AssomptionAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sophie Légaré de la police de l'Assomption

Serge Pomerleau reviendra à lui quelques heures plus tard et donnera sa version des faits aux policiers. Sa conjointe sera ensuite libérée.

Une tentative qui influence la suite

La tentative de suicide semble avoir convaincu les autorités du sérieux de la demande d'aide médicale à mourir de Serge Pomerleau.

C'est là que son médecin lui a dit : ''ça y est. Je crois que vous êtes vraiment prêt.'' Il a dit : ''oui, là je suis vraiment tanné''.

Laurie-Anne Chasles

Sans se référer au cas précis de M. Pomerleau, le CISSS reconnaît qu'une tentative de suicide améliore l'admissibilité d'un malade.

La personne qui fait une tentative de suicide, c'est qu'elle est prête à mourir maintenant. Ce que je comprends, c'est qu'au lendemain d'une tentative qui avorte, elle va venir me voir et dire "je suis prête". Donc, tout va procéder.

Dr Jean-Claude Berlinguet

Un flou dans la loi

Affaibli par sa tentative de suicide, fatigué par les procédures, Serge Pomerleau plie et propose finalement une date précise. Ce sera une semaine plus tard, le 20 juin, lendemain de la fête des Pères. Jean-Pierre Ménard estime que cette situation est anormale. « Je trouve ça malheureux qu'on doive se rendre à ce genre d'extrémité là », affirme Jean-Pierre Ménard

Le Dr Berlinguet, du CISSS de Lanaudière, reconnaît que la loi peut être floue pour les patients atteints de maladies dégénératives comme la SLA.

« La loi laisse actuellement des gens sur la touche, c'est clair. On est conscients de ça et on fait ce qu'on peut », explique le Dr Jean-Claude Berlinguet.

Les derniers moments

M. Pomerleau a profité de la semaine qui lui restait pour réunir une dernière fois ses frères à son domicile et appeler ses amis. Il a aussi réuni ses enfants et ses petits-enfants pour une dernière fête des Pères, le 19 juin. 

Serge Pomerleau et ses frèresAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Serge Pomerleau et ses frères

Le lendemain, le personnel médical du CISSS de Lanaudière est venu lui administrer l'aide médicale à mourir, et sa conjointe était à ses côtés. Laurie-Anne Chasles tient à souligner leur dévouement, leur tact et leur empathie.

Société