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Ottawa complice de la torture de Canadiens en Syrie

Abdullah Almalki, Muayyed Nureddin et Ahmad Elmaati en 2008 Photo: Chris Wattie / Reuters
Radio-Canada

EXCLUSIF – De 2001 à 2004, des Canadiens ont été emprisonnés et torturés en Syrie avec la complicité des autorités canadiennes, révèlent des documents secrets obtenus par Radio-Canada.

Avec les informations de Terence McKenna d'Enquête et de CBC

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) voulaient trouver les cellules d'Al-Qaïda au pays. Ils ont alors commencé à suspecter trois Canadiens de confession musulmane de faire partie de la nébuleuse terroriste.

Lors de trois différents voyages en Syrie, Abdullah Almalki, Ahmad Elmaati et Muayyed Nureddin seront arrêtés et torturés.

Quelque 18 000 documents du SCRS et de la GRC obtenus par Radio-Canada et CBC révèlent des exemples de violation des droits de la personne et de complicité du gouvernement dans des cas de torture.

C'est le cas de l'homme d'affaires Abdullah Almalki, qui sera placé sous surveillance au pays et à l'étranger sans preuve solide.

Deux ans de torture

Dans les années 1990, Abdullah Almalki travaillait pour une ONG canadienne en Afghanistan dirigée par un homme lié à Oussama ben Laden.

Abdullah Almalki à côté d'une reconstitution de sa cellule syrienne (2009)Abdullah Almalki à côté d'une reconstitution de sa cellule syrienne (2009) Photo : La Presse canadienne / ADRIAN WYLD

Soupçonné d'être membre d'Al-Qaïda par la GRC et le SCRS, il a été arrêté en Syrie en 2002, alors qu'il rendait visite à sa mère. Durant près de deux ans, il a été emprisonné et torturé à répétition dans la prison Far Falestin, au centre-ville de Damas.

Durant sa détention, ses tortionnaires le forçaient, par exemple, à se mettre dans un pneu. « La partie intérieure du pneu poussait contre ma nuque. J'étais plié en deux et complètement immobilisé. Ma tête, mes bras, mes parties génitales, mon dos, tous ces endroits étaient vulnérables. Et ils n'en ont épargné aucun », se souvient-il.

Ils m'ont enlevé ma dignité en me frappant, ainsi que mon humanité.

Abdullah Almalki

Il a fini par dire qu'il était un proche collaborateur d'Oussama ben Laden. Un mensonge pour faire cesser la torture. « S'ils m'avaient demandé si j'étais un canard, j'aurais dit oui », explique-t-il. Malgré ces faux aveux, la torture s'est poursuivie.

Les documents révèlent que le Canada voulait participer aux interrogatoires et qu'il a même fourni des questions.

De suspect à membre important d'Al-Qaïda

En octobre 2001, des agents de la GRC sont convoqués par le SCRS, qui sollicite leur aide pour faire avancer les enquêtes du contre-terrorisme.

Dans le compte rendu de cette rencontre, on note : « Abdullah Almalki est une cible prioritaire du SCRS depuis deux ans. Almalki a été identifié comme un possible agent d'approvisionnement de l'organisation de [Oussama] ben Laden. »

Le lendemain, le mot « possible » est retiré de la note de la GRC. On écrit : « On croit qu'Almalki est un agent d'approvisionnement pour ben Laden et Al-Qaïda. »

La GRC envoie finalement une alerte au terrorisme à travers le monde disant qu'Abdullah Almalki est « décrit par le SCRS comme un membre important d'Al-Qaïda ». Cet avis est transmis à la CIA... et aux services secrets syriens.

Pourtant, des agents de la GRC qui surveillent M. Almalki à l'automne 2001 estiment que son comportement n'a rien de suspect. « Le groupe de travail de la division O arrive difficilement à établir quoi que ce soit sur lui, sinon qu'il s'agit d'un Arabe qui se déplace un peu partout », écrivent-ils dans un rapport.

Interrogatoire à la syrienne

Les soupçons des services secrets se sont aussi portés sur le Canado-Égyptien Ahmad Elmaati.

Au début des années 1990, après des études à l'Université Concordia, à Montréal, M. Elmaati avait combattu le régime prosoviétique en Afghanistan. Il n'était que chauffeur d'ambulance et cuisinier, soutient-il.

Ahmad ElmaatiAhmad Elmaati Photo : Radio-Canada

De retour au Canada, il a téléphoné à Abdullah Almalki afin de lui demander conseil dans ses démarches pour trouver une épouse.

En janvier 2001, le SCRS informait la CIA qu'« Elmaati [avait] communiqué avec plusieurs islamistes extrémistes de sa région, dont Abdullah Almalki ».

Ce dernier a été arrêté et emprisonné lors d'un voyage en Syrie pour son mariage en novembre 2001. Les courriels internes de la GRC montrent que celle-ci savait bien ce qu'Elmaati allait subir : « Il sera arrêté et "interrogé" (à la syrienne). »

Pour faire cesser la torture, M. Elmaati a affirmé qu'il était membre d'une cellule d'Al-Qaïda au Canada et qu'il préparait un attentat contre le Parlement.

Le prisonnier Elmaati a ensuite été envoyé en Égypte. C'est là qu'il sera torturé pour avoir refusé de parler à des policiers canadiens ailleurs qu'au Canada.

« Ils me donnaient des décharges électriques sur tout le corps. Ils disaient : "Pourquoi as-tu refusé la demande de l'ambassade pour rencontrer les gens des services de sécurité canadiens? La prochaine fois, dis-leur oui" », se rappelle-t-il.

À son avis, les représentants de l'ambassade canadienne venaient de s'impliquer directement dans la torture qu'il subissait.

En commission d'enquête, l'inspecteur de la GRC Michel Cabana dira qu'il savait qu'on avait peut-être soutiré les aveux d'Elmaati sous la torture. Mais il ajoutera : « À mon avis, peu importe les circonstances de l'interrogatoire, les aveux qu'il a fournis demeurent valides. »

Muayyed Nureddin, directeur d'une école islamique à Toronto, devait subir un sort similaire. À la même époque, on le soupçonnait d'avoir acheminé de l'argent du Canada vers un groupe terroriste. Il a été emprisonné et torturé en Syrie, dans la même prison que les autres Canadiens.

Les trois Canadiens torturés poursuivent le gouvernement. Leur cause doit être entendue en janvier 2017.

Pendant ce temps, la directive ministérielle adoptée en 2010, sous les conservateurs, qui permet au SCRS d'utiliser les renseignements obtenus sous la torture dans certaines conditions, est toujours en vigueur sous le gouvernement libéral de Justin Trudeau.

Affaire Maher Arar

Ces cas rappellent l'affaire Maher Arar. Arrêté en 2002 à l'aéroport JFK, à New York, le Canadien est alors soupçonné par la CIA d'avoir participé à des activités liées au terrorisme. Il est expulsé en Syrie et passera un an en isolement dans un cachot souterrain, où il sera torturé. Il sera renvoyé au Canada en 2003.

Trois ans plus tard, une commission d'enquête fédérale conclut que des informations erronées transmises par la GRC aux États-Unis ont vraisemblablement mené au calvaire de M. Arar.

Il a reçu par la suite des excuses officielles du Canada et une indemnité de 10,5 millions de dollars.

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