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Grand père et capitaine de Yann Fortier

L'auteur Yann Fortier
L'auteur Yann Fortier Photo: Sarah Scott
Radio-Canada

Yann Fortier fait partie des cinq finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2016 pour Grand-père et capitaine, l'histoire de son grand-père, Raoul Fortier, qui rêvait de troquer sa casquette de capitaine de la marine canadienne contre une casquette d'amiral.

Yann Fortier a peut-être été conçu à Thetford Mines, est né à Sainte-Foy, a étudié à Jonquière, et partage son temps entre Gore et Montréal. Il est rédacteur professionnel et directeur du World Press Photo (Montréal) (Nouvelle fenêtre). En novembre 2015, il a publié son premier roman, L'angoisse du paradis (Nouvelle fenêtre), chez Marchand de feuilles. Le livre est en lice pour le Prix Senghor du premier roman francophone et francophile. 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

Grand-père et capitaine

Nous sommes en 1993, un samedi soir d’hiver, dans la maison de mes grands-parents. Habitation campée au bout du rang 1, à Saint-Pierre-de-Broughton. Là où, étalées sur une dizaine de kilomètres, fument les cheminées d’une douzaine de chaumières, au nord-est de Thetford Mines.

Mon grand-père a bâti sa maison de ses mains. Avec tout ce que ça implique de chaleureux, d’un peu croche aussi. Une maison petite, postée en contrebas d’une large montagne d’érables et de sapins. Une maison sans voisins. « Pas de voisins, pas de problèmes ». C’est ainsi que pense mon grand-père. C’est donc ainsi que pense ma grand-mère.

Qui fume une cigarette au menthol, sa seule de la journée, une fois la vaisselle aux armoires.

Dans cette campagne, en ce samedi soir de janvier, le froid s’exécute sec. Aussi sec que les étoiles. Aussi sec que le bois qui fait rougir le poêle Bélanger, chaud et chromé. Bois coupé, bois fendu, bois cordé, bois brûlé, par mon grand-père. Bois arraché au flanc de sa montagne. Bois qui nous fait mourir de chaleur, au point d’aller dehors, deux minutes aux heures, mourir de froid.

Posté à droite du poêle, le téléviseur. À l’écran, le grand ballet des Canadiens de Montréal. Troisième période. Mon grand-père biberonne une Molson. L’homme est courtaud, son regard est bleu, vif, alerte. Tout bien concentré sur le match.

Comme souvent quand la visite est là, quand la bière est là, mon grand-père visse sur sa tête une casquette de capitaine de marine militaire. Casquette blanche, visière noire, sigle brodé de fil doré représentant une couronne de laurier. Mon grand-père n’a jamais navigué.

Le hockey. Véloce, Vincent Damphousse avance vers le filet adverse, mon grand-père se soulève de son siège, le joueur y va d'un lancer frappé, mon grand-père frappe dans ses mains, le gardien adverse bloque le tir, mon grand-père propulse un « Hé’tabarnac! », tandis que depuis sa berçante, ma grand-mère, endormie depuis trente secondes, saute au plafond, le cœur fou : « Hé’sssoda! Crie moins fort! » Jusqu’au prochain jeu.

Victoire des Glorieux, arrive le rituel de fin de match : avant d’envoyer tout le monde au lit, ma grand-mère prépare du café instantané et des sandwichs tomates-poivre-mayonnaise. Elle engraisse pour la nuit la panse du poêle à bois. Ce soir-là, mon grand-père a des yeux de braise. Il me pointe le visage de son index, celui près de son moignon d’auriculaire, vestige d’un accident de mine d’amiante : « Toé l’taon, serais-tu capable de me trouver une casquette d’amiral au lieu de ma capitaine? Je suis même allé à Québec, y m’ont dit que ça existait pas. Y’ont juste des capitaines. Mais à Montréal, y doivent avoir ça, non? » Mon grand-père ne m’a jamais rien demandé. Bûches en main, ma grand-mère observe la scène, elle aussi lueur au regard. Cette casquette d’amiral, c’est du sérieux.

Retour à Montréal. Fébrile, je parcours l’annuaire téléphonique et les surplus d’armée, résolu à rapporter triomphant au fond du rang 1 une casquette d’amiral.

Les semaines progressent, mais les nouvelles du front restent négatives.

L’enthousiasme initial se transforme en doute : si on me propose partout des casquettes de capitaine, aucun employé n’a jamais eu, vu ou même entendu parler d’un dôme pour têtes d’amiral.

Ce doute plombe ma détermination, même si quasi chaque jour, j’essore les pages jaunes, toujours plus créatif en matière de zones de recherche, flirtant avec La Baie d’Hudson et même, avec la prestigieuse maison Ogilvy. À l’ère préweb, la recherche ne s’effectue pas au bout des doigts, seulement au bout d’un certain temps.

Même si je songe à capituler, j'entreprends une révision tactique.

J’analyse, revois mes positions, puis amorce un repli stratégique pour y développer une ligne de communication claire et constante. Me voici prêt à user de candeur, d’authenticité et, tremplin vers toute réussite, à afficher un faible degré de dignité. Adieu pages jaunes, le moment est venu de recourir à l'artillerie lourde.

Annuaire, pages bleues, rubrique Forces armées canadiennes, numéro de téléphone général. Vague impression de m’enrôler : « Bonjour madame, ma demande est un peu particulière, mais j’ai un grand-père qui… »

Partout, nulle part, idéalement ailleurs, me voici trimballé d’un service à l’autre. Les Forces me transfèrent, les Forces me proposent de nouveaux numéros de téléphone. Les Forces transforment cette casquette d’amiral en patate chaude : « Je vais vous donner un numéro de téléphone, c’est à Ottawa… » ou « Je doute que ce soit possible, vous imaginez si on donnait, comme ça, des objets militaires? »

Je réitère sans cesse ma demande, alimentant le pouvoir imaginatif de mes interlocuteurs, usant de sourires, de débrouillardise et de patience : « Vous pouvez avoir l’assurance de l’entière discrétion de ma famille. Mon grand-père habite au bout d’un rang, il ne connaît personne... » Sous-entendu : vous n’entendrez plus jamais parler de nous. « Mon grand-père est déjà vieux… » Sous-entendu : il va peut-être mourir bientôt, alors refuser de m’aider revient à le tuer. « Posséder une casquette d’amiral est son plus grand rêve... » Sous-entendu : voulez-vous vraiment briser le rêve d’un grand-père? « Durant la guerre, mon grand-père a travaillé à Welland, en Ontario… » Sous-entendu : contrairement à vous, il a fait son effort de guerre, même si j’omets de préciser qu’il était cordonnier et que seule l’absence de travail l’avait motivé à quitter sa terre natale.

Chaque entretien téléphonique est propice à polir mon discours : « Oui monsieur, je comprends, mais vous savez, il compte sur moi pour réaliser son rêve… Tout ce que je souhaite, c’est parler à quelqu’un qui pourra m’aider. » Je laisse planer l’idée que mon grand-père est un saint, suscitant écoute et empathie. Visiblement, quelque part dans cet univers réglé au quart de tour, ma demande divertit.

Si les Forces demeurent courtoises et polies, ses tranchées administratives sont vastes. Après trois mois de transferts d’un océan et d’un service à l’autre, la bataille n’est toujours pas gagnée. J'entreprends alors une percée vers la cible ultime : son haut-commandement. 

Après une autre colonie d’appels et de messages, j’atteins un officier qui accepte de me parler, conclusion d'un concerto savamment interprété auprès de son adjointe. L’appel est crucial : « Bonjour, capitaine Généreux, je… »

Oui, ce haut gradé se nomme capitaine Généreux. Juré. Ça sonne Captain America, c’est déjà porteur d’espoir. Je lui expose ma requête. Cette fois, mes trémolos sont authentiques. Trémolos de supplique, de supplice, de supplications : « Vous savez, mon grand-père est vieux… » Impossible de savoir si le capitaine m’écoute. Durant mon laïus, son silence est total. Aucune question. Puis, autre silence radio, dix bonnes et éternelles secondes après lui avoir formulé ma requête.

Silence que rompt ainsi le capitaine Généreux : « Savez-vous, jeune homme, combien d’amiraux sont en fonction au Canada? »

Boum. Non. Aucune idée. Plus bête encore, je ne me suis jamais posé la question. Alors je réponds un « non » timide, me rejouant le film de tous ces commis des surplus d’armée : « Une casquette d’amiral? T’es sûr que ça existe? Tu dois vouloir dire une casquette de capitaine!? » Je revois mon grand-père : « J'ai rien trouvé à Québec! »

Et le capitaine Généreux d’annoncer ce nombre, plutôt un chiffre : Deux.

« Deux amiraux. Dans tout l’état-major. Alors, j’imagine que vous comprenez ce que ça implique pour l’armée de savoir qu’un civil possède un objet aussi rare? »

J’absorbe le choc : « Écoutez, capitaine Généreux… » J’aime lui répéter le mot généreux, misant sur cet effet de répétitivité pour lui rappeler qu’il est quasi condamné à la générosité. Chose certaine, ça me donne le courage de poursuivre ma demande en lui détaillant le rang 1, la montagne, les ambitions d’amirauté de mon grand-père, le serment que cette casquette ne quittera jamais le périmètre de sa maison.

Deux autres mois passent. Damphousse a eu le temps de soulever la coupe Stanley. Parfois je me risque à téléphoner au capitaine Généreux : « Je continue de parler avec Halifax… », répond-il. Le capitaine Généreux parle à Halifax. Cette ville devient mythique. Halifax, depuis Montréal, je pense si fort à toi.

Puis ce message, parachuté dans ma boîte vocale.

Un vaste bureau impersonnel Square Phillips, face à La Baie d’Hudson, rue Sainte-Catherine. Le capitaine Généreux est certainement surpris par mon âge et ma dégaine. Il me refuserait dans son armée et peut-être songe-t-il à la cour martiale, sachant qu’il déroge probablement à 450 règlements pour avoir confié une casquette d'amiral à un freluquet. Poignée de main. Il me tend la boîte renfermant le Graal, cette casquette scellée dans un épais plastique transparent.

Noël 1994. Au fond du rang 1, sous une sèche chaleur suffocante, mon grand-père vide sa septième Molson, en osmose avec les chansons du Soldat Lebrun. Au-dessus d’un orgueilleux sourire, de ces yeux si fiers, le nouveau chef d’état-major de la marine canadienne porte croche, blanche et cousue d’or, sa casquette d’amiral.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.


  • Prix de la nouvelle : inscriptions du 1er septembre au 31 octobre
  • Prix du récit : inscriptions du 1er janvier au 28 février
  • Prix de poésie : inscriptions du 1er avril au 31 mai

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