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Souvenirs de Catatonie de Hugo Léger

L'auteur Hugo Léger
L'auteur Hugo Léger Photo: Donald Robitaille

Hugo Léger est l'un des cinq finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2016 pour Souvenirs de Catatonie, qui raconte avec sensibilité la maladie mentale d'une femme à travers le regard de son conjoint.

Sociologue de formation, Hugo Léger vit à Saint-Lambert. Il a été journaliste au Devoir, à L'actualité, et rédacteur en chef du magazine MTL avant de se tourner vers le milieu publicitaire. En 2012, il a publié un premier roman, Tous les corps naissent étrangers, puis un second, en 2014, Le silence du banlieusard (XYZ). En décembre 2015, il a décidé de se consacrer à l'écriture. Bobos, un recueil de chroniques, est paru en mai 2016, et Télésérie, un roman, paraîtra à l'automne 2016. il est également chroniqueur à La Presse+.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

Souvenirs de Catatonie

Je n’avais jamais visité la Catatonie. Et je ne connaissais personne qui s’y était risqué.

Je savais qu’elle existait, sans plus. La Catatonie n’apparaît sur aucune carte. Il faut la perdre pour y séjourner.

Le peu que j’en connaissais me faisait peur. Bien plus que la forêt des Carpates. La Catatonie est une région du monde où l’on ne choisit pas de s’aventurer. L’on y est déporté, traîné de force. Boulonné à un lit d’hôpital. Un pays de brume et de barques à la dérive. Où l’on rame sans jamais trouver la paix et le rivage.

Mais ça, je ne le saurai jamais.

Quand je t’ai amenée à l’urgence, parce que je ne te reconnaissais plus, parce que tu disais des choses étranges. Que le sommeil avait déserté tes nuits. Que les nuages noirs s’accumulaient, tellement visibles que je pouvais souffler dessus pour les chasser. Eh bien, cette journée-là de janvier, j’étais loin de penser que tu poserais tes valises en Catatonie, que tu y abandonnerais ton corps et ton esprit pendant d’interminables semaines.

Chaque jour, je te visite dans ce pays pas plus grand que ta boîte crânienne. Un état où le jour ne se lève jamais. Je m’assieds doucement au pied de ton lit. Je reste à la frontière. Je n’ai pas les papiers pour entrer. Le passage m’est interdit. Je ne suis pas le bienvenu. Il faut que je montre patte blanche. Je n’ai pas les clefs. Le bon passeport. Je regarde par le trou de la serrure.

Je le vois : le plus triste en Catatonie, c’est qu’on y habite seul. Désespérément seul. Comme le Petit Prince sur sa planète. On y parle même tout seul. On y atterrit, sans connaître la date de retour. Et si on en revient, on en revient comment ? Avec toute sa tête ou les fils emmêlés ?

Tu parles le catatonien, une langue déroutante dont je ne connais pas le lexique. Tu marmonnes des phrases qui font frémir. Je suis allée trop loin, je n’ai pas la force de revenir. Et tu la répètes une fois, deux fois, trois fois, comme si tu voulais t’en convaincre. Et moi, je réponds : on va revenir ensemble. On va aller te chercher. Moi, tes filles, tes amis.

On va te ramener par la peau du cou, s’il le faut.

Je te chante des chansons, moi qui n’ai jamais su chanter. Couleur café, que j’aime ta couleur café. Je me fais rire. Je chante tellement mal que j’ai peur que tu décides de rester en Catatonie.

Des jours, tu entrouvres la porte. Coucou. Tu me dis : je te parle, mais tu ne m’entends pas. Derrière tes paupières, j’imagine le pire. J’imagine les tempêtes et les tourments, les naufrages et les glissements de terrain. Les gargouilles et les démons, comme dans une toile de Bosch.

Mais ça, je ne le saurai jamais.

Quand tu te raidis à t’en fendre les os, que tu bandes tes muscles jusqu’à l’éclatement, je te donne la main que tu serres si fort que je dois la retirer. Je ne veux pas finir à l’hôpital moi aussi.

Je t’apporte des jus frais, espérant naïvement t’attirer de ce côté-ci de la vie. Des figues aussi, que tu aimes tant, pour te rappeler le goût des bonnes choses. Je veux te kidnapper, te ramener avec moi. Mais tu es en Catatonie, et de la Catatonie, comme d’une prison, on ne s’évade pas, on en sort. Un jour.

Tu es couverte d’une croûte de sel. J’ai beau t’envoyer la main, crier ton nom, tu n’entends pas. Ou tu fais semblant de ne pas m’entendre.

Mais ça, je ne le saurai jamais.

Je craque. Je pleure. Je me décompose. Je te dis que je t’aime. Que je suis fatigué. Tu ouvres les yeux. Tu me regardes. Me souris. Tu me reconnais. Je sais que tu me reconnais. Mais tu ne sembles pas comprendre mon désarroi. Comme si le sens des sentiments les plus élémentaires, l’amour, la joie, la peine t’échappait désormais. Tu viens de naître. Tu es pure comme la rosée du matin.

Tu es ma belle au bois dormant.

Je sais que tu as peur en Catatonie. Qu’il fait froid. Mauvais. Je veux te protéger comme un enfant. Tu m’implores au téléphone de venir te chercher. De rentrer à la maison. Pour la première fois de ma vie, je te dis : non, je ne peux pas. Ça te fait mal. Moi aussi. Encore plus. Il faut que tu restes à l’hôpital. Ta santé, tu comprends ? Non.

En Catatonie, tu me laisses te brosser les cheveux. Tu as toujours aimé que je te joue dans les cheveux. Tes cheveux, c’est la passerelle que j’ai trouvée pour te rejoindre. J’emprunte le pont de tes cheveux. Comme Rapunzel, dont la chevelure servait d’échelle à son chevalier pour monter là-haut dans la tour. Je joue à la poupée avec toi.

Et toujours, tes yeux que tu tiens farouchement fermés, rideaux tirés sur le tourment que tu t’interdis d’offrir en spectacle. Comme si tu refusais de regarder la réalité en face. Pour te protéger de cette cour des miracles où tu as été précipitée. Charles-Lemoyne. Pavillon 2. L’ascenseur. 2e étage. La porte à gauche. Roger. Alain. Jacinthe. Catherine. Gabrielle. La table de ping-pong. Tu fermes les écoutilles. Tu relèves le pont-levis.

Je reste sur le pas de ta vie.

Un mercredi. Il neige tendrement. Tu es assise, seule à une table. Les yeux clos. Calme, sereine, en état de grâce. Je crois un instant que tu pries. Que tu pries je ne sais quel Dieu, toi qui n’as jamais été croyante. Je te comprends de ne pas croire. Aucun dieu n’aurait autorisé ce voyage.

Mais ça, je ne le saurai jamais.

Et moi, je suis là, inutile et vain, avec mes mots communs, mes conseils de pacotille, mes supplications de terrien. Il faut que tu manges, bébé. Il faut que tu acceptes tes traitements. Il faut que tu ouvres les yeux. Mais je me bats contre plus grand que moi : en Catatonie, c’est l’anarchie qui règne. On est à Gotham City. Il n’y a pas de gouvernement, de tribunaux. Ni règles ni codes de conduite. Le désordre est loi.

Certains jours, en Catatonie, tu refuses de manger. De boire. Tu te suffis à toi-même. Tes pensées, sans doute, te nourrissent. Elles sont suffisamment riches. Tu mets ta main devant la bouche, comme les enfants qui rejettent leur purée. Tu te frottes les lèvres de dégoût. Je n’insiste pas. Pas moi.

Ne me touche pas. C’est la première fois en 30 ans que tu m’en intimes l’ordre. La première fois aussi que je t’amène à l’hôpital. Contre ton gré. La première fois que tu dors parmi les fous. Je ne te touche pas. Tu me dis : écoute-moi. Et je t’écoute. Mais ce que tu dis n’a aucun sens. À moins que je ne comprenne pas.

Mais ça, je ne le saurai jamais.

Aujourd’hui, tu me parles de la Catatonie comme d’un trou noir qui t’a avalée. Je suis bien obligé de te donner raison. Tu étais loin. Loin comme tu n’as jamais été. Aux confins de toi-même. Plus loin que l’île Maurice où tu es née. Plus loin que la Terre de Feu où nous irons un jour, c’est promis. Tu étais là-bas. J’étais ici-bas. 

Il a fallu les secousses électriques pour fissurer la coquille, et que tu sortes, hébétée et fragile, comme un petit oiseau déplumé.

Tu me dis que la Catatonie t’a privée de ta vie. Qu’elle t’a volé des heures de bonheur. Tu ne te souviens plus. Tu es troublée de ne pas savoir. Tes seuls souvenirs, ce sont les miens. Je suis le gardien de ta mémoire.

Aujourd’hui, tu as quitté la Catatonie. Tu es revenue à la maison. Je suis heureux. Tu t’es posée sur la terre ferme. Je suis allé te chercher à l’aéroport. Je t’ai retrouvée aux arrivées. Je n’avais pas de ballon, juste un cœur énorme, gonflé à l’hélium de notre amour. On s’est serré très fort.

Que s’est-il passé en Catatonie ? Tu l’ignores. Et je me dis que c’est mieux comme ça. Il faut laisser la Catatonie à son mystère. Peut-être que c’est un pays qui n’existe pas au fond, que l’on construit pour se protéger des flammes qui menacent de nous consumer.

Mais ça non plus, on ne le saura jamais.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.


  • Prix de la nouvelle : inscriptions du 1er septembre au 31 octobre
  • Prix du récit : inscriptions du 1er janvier au 28 février
  • Prix de poésie : inscriptions du 1er avril au 31 mai

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