•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Dauphin, ville pionnière du revenu minimum garanti

Les parents d'Eric Richardson, quelques années après l'expérience de revenu minimum garanti.
Les parents d'Eric Richardson, quelques années après l'expérience de revenu minimum garanti. Photo: soumis à Radio-Canada par Eric Richardson
Radio-Canada

L'Ontario espère lancer un projet pilote de revenu minimum garanti à l'automne et Québec réfléchit à l'idée d'instaurer un programme similaire. Au Canada, le revenu minimum garanti a été testé pour la première fois il y a 40 ans, à Dauphin, au Manitoba. Retour sur cette expérience novatrice.

Un texte de Héloïse BargainTwitterCourriel

Eric Richardson n'avait que 12 ans lorsque l'expérience a été lancée. Avec ses yeux d'enfant, il ne comprenait pas tout ce qui se passait, mais voyait bien que son niveau de vie augmentait.

Ses parents ont pu acheter de nouveaux meubles et, pour la première fois, le jeune Eric a pu se rendre chez le dentiste.

Avant, on n'avait pas d'argent pour aller chez le dentiste. Je suis le plus jeune d'une famille de six enfants, alors on ne pouvait pas aller chez le dentiste avant qu'on puisse se le payer nous-mêmes. En y allant, le dentiste s'est aperçu que j'avais 10 caries. Le dentiste était super sympa, mais il m'a enlevé mes caries avec les moyens de l'époque...et je m'en souviens toujours.

Eric Richardson, témoin de l'expérience Mincome

La famille Richardson était une des bénéficiaires de l'expérience de revenu minimum garanti qui a été menée à Dauphin, une ville d'environ 8000 âmes située dans le centre-ouest du Manitoba. Nommée Mincome, l'expérience offrait à tous les habitants de la ville un revenu fixe sous forme de crédits d'impôt entre 1974 et 1979.

Les programmes sociaux tels que Medicare continuaient d'exister, mais tous les résidents pouvaient réclamer ce crédit d'impôt, qu'importe leur revenu et leur situation familiale.

La famille Richardson a pu renouveler son mobilier grâce à l'expérience de revenu minimum garanti.La famille Richardson a pu renouveler son mobilier grâce à l'expérience de revenu minimum garanti. Photo : soumis à Radio-Canada par Eric Richardson

À combien s'élevait le revenu minimum garanti?

L'expérience Mincome prévoyait un crédit d'impôt remboursable allant jusqu'à 60 % du seuil de faible revenu. Ce pourcentage variait en fonction de la taille de la famille, mais tout le monde pouvait y avoir accès.

Par exemple, en 1978, le seuil de pauvreté était de 10 000 $ pour une famille de 4 personnes dans une ville de moins de 30 000 habitants. Une famille de 4 pouvait alors gagner jusqu'à 6000 $ par année.

Source : Les lignes de faible revenu, 2010 à 2011. Statistique Canada. En ligne. http://www.statcan.gc.ca/pub/75f0002m/75f0002m2012002-fra.pdf

Une innovation

Cette expérience est la première et la seule du genre au Canada.

Au début des années 1970, le Canada et États-Unis ont voulu revoir la manière dont ils offraient des programmes sociaux, explique la chercheuse à l'Université du Manitoba Evelyn Forget, qui a publié un rapport sur l'expérience Mincome.

Les États-Unis ont été les premiers à lancer ce genre de programme et les libéraux de Pierre Elliott Trudeau ont voulu à leur tour faire leurs propres expériences.

Le gouvernement manitobain était réceptif à l'idée et a permis au gouvernement fédéral d'implanter trois programmes dans la province, un à Dauphin, un à Winnipeg et un autre dans plusieurs petites municipalités de la province. Toutefois, Dauphin est la seule ville où tous les habitants étaient admissibles au revenu minimum garanti.

Des résultats épatants

Le but de l'expérience était de savoir si les gens allaient s'arrêter de travailler si on leur donnait un revenu de base.

Les résultats ont montré que les gens ne s'arrêtaient pas de travailler, à l'exception des jeunes hommes qui retardaient leur entrée sur le marché du travail.

Evelyn Forget a enquêté sur le sujet et s'est aperçue que les jeunes hommes utilisaient le revenu minimum garanti pour prolonger leurs études et s'assurer une meilleure place sur le marché de travail par la suite.

On peut dire que les jeunes hommes travaillaient moins, mais on peut aussi dire que les adolescents restaient plus longtemps à l'école pour obtenir des diplômes.

Evelyn Forget, enseignante-chercheuse au Département d'économie de l'Université du Manitoba
Evelyn Forget a publié les résultats de l'expérience de revenu minimum garanti en 2007.Evelyn Forget a publié les résultats de l'expérience de revenu minimum garanti en 2007. Photo : Héloïse Bargain / Radio-Canada

La chercheuse a aussi observé que les taux d'hospitalisation ont chuté de 8,5 % durant l'expérience. Evelyn Forget lie ce constat à l'amélioration de la santé mentale des résidents de Dauphin et pense que le programme a eu un impact positif sur les cas de dépression et de troubles de l'humeur.

Eric Richardson dresse le même constat que la chercheuse et se réjouit encore de savoir que les gens ont préféré investir l'argent de l'expérience plutôt que de le dépenser inutilement dans de l'alcool ou des cigarettes.

Mes parents ont acheté des meubles, d'autres ont achetés un camion... Je veux dire, non seulement l'argent était réinvesti, mais en plus il était réinvesti dans l'économie locale. C'était une sorte d'histoire à la Robin des Bois.

Eric Richardson, témoin de l'expérience Mincome
Eric Richardson affirme que ses parents n'ont jamais utilisé l'argent du revenu minimum garanti pour s'arrêter de travailler.Eric Richardson affirme que ses parents n'ont jamais utilisé l'argent du revenu minimum garanti pour s'arrêter de travailler. Photo : soumis à Radio-Canada par Eric Richardson

Evelyn Forget mentionne toutefois qu'il est possible que les gens ne se soient pas arrêtés de travailler parce qu'ils savaient que l'expérience allait prendre fin.

L'expérience laissée en plan

Avec la crise économique des années 1970, l'expérience a rapidement dû prendre fin.

Le projet a commencé à coûter très cher. Pas parce que les crédits d'impôt mis en place coûtaient cher, mais parce que l'unité de recherche qui était chargée de réaliser l'expérience coûtait cher.

Evelyn Forget, enseignante-chercheuse au Département d'économie de l'Université du Manitoba

Au Manitoba, les conservateurs prennent le pouvoir sous l'égide de Sterling Lyon et ne souhaitent plus soutenir le programme. Le gouvernement fédéral est toujours intéressé, mais sa position minoritaire à la Chambre des communes le force à arrêter l'expérience, explique Evelyn Forget.

Les chercheurs ont collecté leurs données, mais n'ont jamais publié de rapport. Il aura fallu attendre 28 ans pour qu'Evelyn Forget reprenne les données et publie les résultats de l'expérience.

De son côté, Eric Richardson explique que tout est redevenu à la normale après la fin de l'expérience.

Mes parents ont rénové le mobilier de la maison durant l'expérience. Mais plusieurs années après, la table qu'ils avaient achetée est toujours là.

Eric Richardson, témoin de l'expérience Mincome

Retour vers le futur

Evelyn Forget et Eric Richardson espèrent tous deux voir un programme similaire renaître à l'échelle provinciale ou fédérale.

Pour l'universitaire, l'évolution de la technologie et la robotisation grandissante des métiers qui ne requièrent pas de qualification va rendre de plus en plus pertinente l'idée d'instaurer un revenu minimum garanti.

En tant que société, il va falloir qu'on se demande ce que l'on veut faire. Est-ce qu'on veut continuer d'avoir des emplois sous-payés et sous qualifiés? Où est-ce qu'on veut mettre en place des programmes qui permettent à des gens d'être plus qualifiés et d'avoir plus d'argent?

Evelyn Forget, enseignante-chercheuse au Département d'économie de l'Université du Manitoba

En août, un sondage d'Angus Reid a mentionné que la majorité des Canadiens seraient favorables à l'instauration d'un tel programme. Toutefois, près de 6 Canadiens sur 10 ne seraient pas prêts à payer plus de taxes pour que ce système puisse voir le jour.

Robert-Falcon Ouellette est un ardent défenseur du revenu minimum garanti.Robert-Falcon Ouellette est un ardent défenseur du revenu minimum garanti. Photo : Radio-Canada

Le député libéral de Winnipeg-centre, Robert Falcon Ouellette, est un fervent défenseur du revenu minimum garanti. Toutefois, pour lui, l'expérience de Dauphin ne suffit pas à prouver les bienfaits du revenu minimum garanti.

« C'était il y a 40 ans, l'économie a changé depuis », dit-il.

Le député, qui écrit d'ailleurs un livre sur le sujet, souhaite que le projet pilote de l'Ontario porte ses fruits et ne désespère pas à l'idée de voir un jour l'instauration d'un revenu minimum garanti à l'échelle du Canada.

Société