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Détenu mort à Dorchester : des gardiens ont fait usage d'une « force inappropriée » selon un rapport

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CBC

Le rapport d'enquête interne sur la mort de Matthew  Hines contredit la version jusqu'à présent donnée à sa famille après sa mort, au pénitencier de Dorchester au Nouveau-Brunswick en 2013.

Étendu sur le sol d'une douche du pénitencier de Dorchester, au Nouveau-Brunswick, Matthew Hines a prononcé ces mots qui ont peut-être été ses derniers : « S'il vous plaît, je vous en supplie, je vous en supplie. » 

Les gardiens du pénitencier de Dorchester ont alors ouvert le robinet de la douche. Trente secondes plus tard, ils le refermaient. Le détenu de 33 ans semblait pris de convulsions.

Il a été conduit à l'Hôpital de Moncton - à une demi-heure de route de Dorchester - où on a constaté son décès.

Depuis 13 mois, la famille de Matthew Hines, qui vit au Cap-Breton, croyait la version des faits rapportée par Service correctionnel Canada.

L'agence avait conclu que Matthew, qui avait déjà eu des épisodes de convulsions dans le passé, était mort des suites d'une surdose de drogue qui aurait déclenché les convulsions.

Les services correctionnels se sont faits avares de commentaires au sujet de cette mort, survenue le 27 mai 2015.

Au moment du décès, l'agence avait publié un communiqué disant que Matthew Hines « avait eu besoin d'attention médicale » et que le personnel avait procédé « immédiatement » à des manoeuvres de réanimation cardiorespiratoire.

Jusqu'en juin dernier, la famille ignorait que certains détails du communiqué de presse étaient faux. C'est alors qu'elle a reçu un exemplaire du rapport d'enquête interne de 49 pages sur la mort de Matthew Hines.

Le rapport souligne que les agents correctionnels étaient présents auprès de Hines pendant toute la durée de sa crise et que le personnel médical du pénitencier ne lui a prodigué aucun « soin ».

D'après un rapport post-mortem, Matthew Hines a sans doute succombé à un manque d'oxygène, après avoir été aspergé de poivre de Cayenne à cinq reprises. Le rapport final du coroner précisant la cause exacte de sa mort n'a pas encore été rendu public.

Ces nouveaux faits ont bouleversé la famille.

« Je ne pouvais croire ce que Matthew avait enduré », a raconté sa soeur, Wendy Gillis au réseau CBC. « C'est tout simplement horrible ! ».

Les derniers instants

Moins de deux heures après son altercation avec les agents correctionnels, Matthew Hines était mort.

Le rapport interne précise que le détenu avait refusé de retourner à sa cellule à 22 h 13. Il semblait « confus » et « ne coopérait pas physiquement », selon le rapport.

Une minute plus tard, les agents ont commencé à utiliser la force.

Un des gardiens l'a frappé deux fois à coups de poing, alors qu'un autre l'a frappé sur la tête avec la main ouverte et lui a asséné deux coups de genou sur le côté droit.

Alors que les agents le retenaient au sol, on l'a aspergé de poivre de Cayenne une première fois.

Quelques minutes plus tard, dix agents correctionnels ont escorté Matthew Hines vers l'unité d'isolement.

Le rapport précise que bien qu'il était alors « suffisamment maîtrisé par le personnel », le détenu a été aspergé de poivre de Cayenne quatre autres fois par un agent correctionnel, à quelques secondes d'intervalle, ce qui est contraire au règlement.

Les agents l'ont alors mené vers une douche de décontamination pour rincer le poivre de Cayenne. Menotté, le chandail relevé par-dessus la tête, Matthew Hines a glissé et est tombé sur le dos en heurtant sa tête contre le mur.

Dans la vidéo d'une caméra portable qui montre la lutte entre les agents correctionnels et le détenu, on peut entendre Matthew Hines dire aux gardiens qu'il ne peut plus respirer.

Son décès a été constaté à l'hôpital peu après minuit.

Quinze mois plus tard, le bureau du coroner en chef du Nouveau-Brunswick n'a toujours pas soumis un rapport final et n'a pas non plus indiqué quand il le fera.

Escalade

Service correctionnel Canada a refusé une entrevue à ce sujet.

Dans une déclaration écrite, la porte-parole, Lori Halfper, précise qu'elle ne peut discuter des détails entourant la mort de Matthew Hines, ni d'éventuelles mesures disciplinaires contre des membres du personnel, à cause des lois sur la protection de la vie privée..

Dorchester

Le pénintencier de Dorchester, au Nouveau-Brunswick

Photo : Service correctionnel du Canada

Elle ajoute que l'enquête en cours sur la mort du détenu a déjà permis de cibler des procédures qu'il est possible d'améliorer, sans fournir plus de détails­.

Service correctionnel Canada a également refusé de fournir à CBC des copies des vidéos montrant l'altercation entre Matthew Hines et les agents, citant à nouveau la confidentialité de l'enquête entourant la mort du détenu.

Les références à ces vidéos sont fréquentes dans le rapport d'enquête. Elles expliquent comment Matthew Hines, qui socialisait avec les autres détenus, s'est tout à coup retrouvé sur un plancher de douche à lutter pour sa survie.

Le rapport conclut que les agents correctionnels ont utilisé une force « inappropriée » contre Matthew Hines. La formation de ces mêmes agents n'était plus à jour, nous apprend aussi le rapport.

Les enquêteurs ont d'autre part déterminé que, contrairement aux affirmations du communiqué de presse qui a suivi la mort de Matthew Hines, l'infirmière en poste au pénitencier n'a pas « fourni l'évaluation médicale et les soins médicaux nécessaires à Matthew Hines ».

En tout, le rapport - dont certaines parties ont été caviardées - fait état d'au moins 12 actions où le personnel n'a pas suivi la politique en vigueur.

La famille Hines se demande aujourd'hui si quelqu'un sera un jour tenu responsable de ce qui s'est passé.

« Ce qui me hante le plus, c'est que pendant 13 mois, j'ai cru qu'il était mort d'une surdose de drogue », affirme Helen MacLeod, une autre soeur de la victime.

Jean-Claude Bernheim, criminologue et ancien président de l'Office des droits des détenus, dit ne pas du tout être étonné par le nombre de violations de procédure.

« Dans un contexte correctionnel fermé comme sont les pénitanciers au Canada, et tout l'appui que les autorités correctionnelles et politiques accordent aux gardiens en dépit de la violation des règles et des lois, il n'y a rien de surprenant à ça », estime-t-il, en rappelant le cas d'Ashley Smith, en Ontario. 

« On a là encore un exemple dans lequel on voit qu'il y a une falsification des rapports. L'enquêteur correctionnel a bien démontré que lorsqu'il y a des détenus qui décèdent dans les pénitanciers, les autorités correctionnelles ne suivent pas la procédure et trafiquent les rapports, ne donnent pas toute l'information aux personnes qui sont en droit de la recevoir. On est effectivement dans un cas scandaleux [...] mais pas exceptionnel », ajoute Jean-Claude Bernheim. 

Problèmes de santé mentale non diagnostiqués

Les soeurs de Matthew Hines se souviennent de lui comme d'une personne au grand coeur, le genre de gars qui aurait fait n'importe quoi en échange d'un simple sourire.

« Il se liait d'amitié avec tous ceux qu'il rencontrait, se rappelle Helen MacLeod. S'il croisait un sans-abri dans la rue, il l'amenait à la maison. »

Lorsqu'il est retourné en prison, Matthew Hines a dit à sa soeur qu'il craignait d'y mourir.

Lorsqu'il est retourné en prison, Matthew Hines a dit à sa soeur qu'il craignait d'y mourir.

Photo : CBC

Lorsqu'il était adolescent, il a commencé à consommer de la drogue. Il essayait tout ce qu'il était possible de se procurer dans la rue. Ce type de comportement l'a mené vers la criminalité.

Les soeurs de Matthew Hines croient que des problèmes de santé mentale non diagnostiqués étaient la source de sa descente aux enfers.

À 19 ans, il a été hospitalisé, souffrant de paranoïa et de troubles psychotiques. Mais il n'a jamais reçu de diagnostic formel.

La peur de mourir en prison

Sa famille croit qu'il a pu avoir un épisode psychotique la nuit du 18 avril 2015, alors qu'il a réveillé ses parents pour dire que quelqu'un l'épiait. Il vivait alors à Sydney, en Nouvelle-Écosse, après avoir obtenu une libération conditionnelle.

Sa famille, qui s'inquiétait pour sa sécurité, a signalé le 911.

Wendy Gillis et Helen MacLeod veulent que justice soit rendue après la mort de leur frère au pénitencier de Dorchester

Wendy Gillis et Helen MacLeod veulent que justice soit rendue après la mort de leur frère au pénitencier de Dorchester

Photo : CBC

Lorsque les policiers sont arrivés sur les lieux, Matthew Hines faisait des exercices d'échauffement autour de la maison. Le rapport de police souligne qu'il était impossible de la calmer, mais qu'il ne semblait pas « combatif ou violent ».

Sa libération conditionnelle a alors été révoquée et il est retourné en prison pour purger les derniers mois de sa peine de cinq ans pour le vol d'une banque.

Wendy Gillis a expliqué qu'elle était avec son frère dehors lorsqu'on l'a arrêté. Elle ignorait alors que ce serait la dernière fois qu'elle le verrait vivant.

Matthew lui a lors dit qu'il allait mourir en prison. Elle a tenté de le rassurer en lui disant que personne ne lui ferait de mal.

« J'étais loin de me douter alors que je recevrais peu après l'appel [signalant sa mort]. »

Justice pour Matthew

Matthew Hines devait être libéré en octobre 2015. Il prévoyait retourner à la maison à Sydney pour prendre soin de ses parents.

Au lieu de cela, il a été enterré au cimetère d'Ingonish, entre deux lots où ses parents seront mis en terre après leur mort.

Les Hines veulent des changements au système correctionnel.

Les familles, disent-ils, ne devraient pas avoir à attendre 13 mois pour obtenir des détails sommaires sur la mort de leurs proches.

Ils veulent aussi une meilleure formation pour les agents correctionnels qui doivent composer avec des détenus souffrant de maladies mentales, des éléments que Service correctionnel Canada juge prioritaire.

L'agence a investi 85 millions de dollars dans ses services en maladie mentale en 2014-2015.

La famille pense aussi que le gardien qui a aspergé à quatre reprises Matthew Hines de poivre de Cayenne ne devrait plus travailler dans un centre correctionnel.

« Il faut que justice soit rendue  pour Matthew », conclut Helen MacLeod.

D'après une enquête de CBC

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