•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Mélanie Lemay, le courage d'être libre

Mélanie Lemay, dans un parc de Sherbrooke
Mélanie Lemay est récipiendaire du Mérite estrien de la semaine du 31 juillet, dans la catégorie « Jeunesse » Photo: ICI Estrie/Carl Marchand

« C'est une preuve de force d'embrasser ses vulnérabilités. Il n'y a pas de plus grande victoire personnelle et plus grand cadeau à se faire. »

Un portrait de Carl MarchandTwitterCourriel

Environnement, mouvement étudiant, accueil des nouveaux arrivants, les causes ne manquent pas pour Mélanie Lemay.

À 22 ans, la jeune femme parle avec l'aplomb et la sagesse de quelqu'un qui a beaucoup vécu. À un âge où plusieurs ne pensent qu'à faire la fête, elle a su transformer sa souffrance en force.

C'est en 2013, alors qu'elle avait 19 ans, qu'une grande cause s'est immiscée dans dans vie. Comme une femme sur trois et un homme sur six au Québec, elle a été victime d'une agression sexuelle. Sans gêne et sans retenue, elle raconte son histoire.

« J'ai dit à mon agresseur : "Arrête, tu vas me violer!". Ça l'excitait encore plus », raconte-t-elle sans broncher.

Quand l'histoire finit par se savoir dans son entourage, son monde s'écroule. Si on croit quelqu'un, ce n'est pas elle, mais plutôt son agresseur.


Mélanie Lemay, étudiante à l'Université de Sherbrooke, dans un parcMélanie Lemay est engagée dans plusieurs causes, dont la prévention des agressions sexuelles

« Il y avait beaucoup de haine envers moi »

« L'entraîneur de son équipe avait dit que j'avais intérêt à ne pas leur faire perdre un de leurs meilleurs joueurs. » Ces mots ont été rapportés à l'étudiante par personnes interposées. 

« C'était un gros monde à l'envers. Je savais que j'avais été violée. Je savais que je n'avais rien fait pour mériter ça et malgré tout, c'était de ma faute. Ça m'a fait réaliser qu'il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas avec le monde en général. »

C'est plus facile de dire que ça ne se peut pas. Que la fille est menteuse. C'est comme une grenade que je lancerais. Naturellement, personne ne veut la garder.

Mélanie Lemay

Mélanie Lemay, en train d'écrire à une table à pique-nique au parc Blanchard de SherbrookeMélanie Lemay, étudiante à l'Université de Sherbrooke, aime s'installer dans un parc pour lire et étudier Photo : ICI Estrie

« Tu vas briser sa vie si tu portes plainte »

Une première fois, elle décide d'aller porter plainte. Le policier lui demande si le présumé agresseur est son ex-copain. « Ça serait un coup bas de salir sa réputation comme ça », lui suggère-t-il.

« Six mois plus tard, j'ai repris tout le petit change qu'il me restait », poursuit Mélanie. Elle recontacte la police. L'agent qui l'écoute semble plus compréhensif. Au terme de leur conversation, il lui pose une question :

« Réalises-tu que tu vas briser sa vie si tu portes plainte? Pour une erreur de parcours. Il a toute la vie devant lui. »

Elle abandonne alors l'idée de porter plainte. Son combat, Mélanie ne le mènera pas devant les tribunaux.

Près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas déclarées à la police.

Source : Institut national de santé publique du Québec

Mélanie Lemay, sur une affiche du Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel de l'EstrieMélanie Lemay, sur une affiche du Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel de l'Estrie Photo : CALACS Estrie

« S'il en viole une autre, j'espère que tu sais que c'est de ta faute »

Un soir de grande déprime et d'idées noires, Mélanie aboutit à l'hôpital. Un médecin lui demande de lui raconter son histoire. Puis, il ajoute quelque chose.

« Ton agresseur, s'il en viole une autre, j'espère que tu sais que c'est de ta faute, parce que tu ne l'as pas amené en cour. »

N'en jetez plus, la cour est pleine, se dit la jeune femme. C'est peu après qu'elle se tourne vers le Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de l'Estrie. Elle deviendra l'un des visages d'une campagne de l'organisme.

« De toute façon, tout mon entourage savait que ça m'était arrivé. Aussi bien transformer le message en quelque chose de positif. »

Le système de justice n'est pas adapté. La meilleure chose que je peux faire, c'est de dénoncer la culture qui crée les agresseurs et qui les protège.

Mélanie Lemay
Mélanie Lemay, dans un parc de Sherbrooke. « Je veux aussi montrer qu'il y a une vie possible après avoir été victime d'agression sexuelle. »« Je veux aussi montrer qu'il y a une vie possible après avoir été victime d'agression sexuelle », affirme Mélanie Lemay, qui est devenue l'une des porte-parole du Centre d'aide et de luttre contre les agressions à caractère sexuel de l'Estrie Photo : ICI Estrie/Carl Marchand

L'idée que la société se fait des victimes d'agressions sexuelles, c'est l'image de la fille dont la vie est massacrée et pour qui il n'y a plus rien à faire. Je voulais montrer une autre image de la réalité. Que c'est une preuve de force d'aller chercher de l'aide.

Mélanie Lemay

À 22 ans, en plus de ses engagements à la Fédération étudiante de l'Université de Sherbrooke, Mélanie Lemay passe donc beaucoup de temps à parler de la culture du viol. L'une de ses campagnes « Alcool n'égale pas consentement », s'est promenée dans les 5 à 7 des différentes facultés pour rappeler que non, il n'y a rien de glorieux à profiter de l'état second d'une personne.

« Environ 75 % des victimes d'agressions sexuelles avaient de l'alcool dans le sang quand l'acte est arrivé », martèle la jeune femme native de Disraeli.

Elle reprendra le flambeau à la prochaine rentrée. Encore aujourd'hui, les activités d'intégration sont un terreau fertile pour les dérapages, prévient-elle.

« On estime que 80 % des agressions sexuelles sur les campus se produisent dans les huit premières semaines de cours », ajoute Mélanie, convaincue que le gouvernement peut faire plus.


Mélanie Lemay, dans un parc de SherbrookeMélanie Lemay est administratrice du Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel de l'Estrie et de la Fédération étudiante de l'Université de Sherbrooke Photo : ICI Estrie/Carl Marchand

On a besoin d'une loi pour encadrer la question des agressions sexuelles en milieu universitaire. C'est déjà fait en Ontario et c'est déjà fait en Colombie-Britannique. Pourquoi traîne-t-on de la patte?

Mélanie Lemay

Apprendre à écouter

Pendant toutes ces années où on ne parlait pas assez de la question, il y a des notions de base d'éducation sexuelle qui n'ont pas été véhiculées, ajoute Mélanie.

« Un récent sondage montrait que 67 % des Canadiens ne savaient pas ce que c'était le consentement. Que c'était flou pour eux ». Et parce que tout le monde connaît de près ou de loin une victime, « c'est mathématique », dit-elle, il faut aussi apprendre à les écouter.

« Sans tomber dans les stéréotypes, c'est simplement d'accueillir ce que la personne raconte, puis de l'emmener vers les ressources appropriées. On peut écouter quelqu'un, mais on ne peut pas être son thérapeute et son psychologue. »


Mélanie Lemay, en train d'écrire dans un parc de SherbrookeMélanie Lemay, en train d'écrire dans un parc de Sherbrooke Photo : ICI Estrie/Carl Marchand

C'est normal qu'une victime en couple ne soit pas tout le temps présente à 100 %. L'important, c'est d'être capable de le dire à la personne avec qui tu partages ton intimité pour qu'elle comprenne que ce n'est pas un rejet quand tu prends de la distance.

Mélanie Lemay

Avec son baccalauréat en poche, Mélanie amorcera une formation en art-thérapie à Montréal à l'automne. Elle veut s'attaquer à d'autres tabous. Au premier chef, la question de la santé mentale, dont on parle trop peu selon elle.

Être victime d'une agression sexuelle ou de tout acte de violence est un traumatisme dont on ne doit pas avoir honte, conclut Mélanie Lemay. Sinon, c'est là que s'installe l'éléphant dans la pièce. On ne peut pas aimer le monde qui nous entoure si on ne s'aime et ne s'accepte pas soi-même, dit-elle, même si ça peut prendre du temps pour dompter la bête.

« Ça prend du courage pour être libre et il faut accepter d'ouvrir son côté plus noir pour y laisser entrer la lumière. »

Estrie

Engagement communautaire