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Mais où s'en va la Turquie?

Une femme tient une bannière sur laquelle on peut lire : Turquie

Des partisans du président turc, Recep Tayyip Erdogan, sont assemblés à la place Taksim, à Istanbul, le 20 juillet 2016.

Photo : Getty Images / Chris McGrath/Getty Images

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Depuis le coup d'État manqué, le gouvernement turc multiplie les mesures punitives contre ceux qui sont soupçonnés de l'avoir appuyé de près ou de loin. Après avoir sévi contre des militaires, des juges, des fonctionnaires et des enseignants, le président Erdogan a instauré l'état d'urgence, renforçant davantage ses pouvoirs. Décryptage.

Un texte de Ximena Sampson Courriel

Au lendemain de la tentative de coup d'État, le gouvernement turc a procédé à une purge massive au sein de l'armée, mais aussi de l'appareil judiciaire. Il a également suspendu des dizaines de milliers d'enseignants et de fonctionnaires.

La rapidité de la répression a fait sourciller plusieurs analystes, qui pensent que ces personnes étaient déjà ciblées. « Si un pouvoir qui se prétend démocratique est capable de procéder à des arrestations en si peu de temps, c'est que des listes de noms circulaient », croit Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris.

Cette purge n'est en fait qu'une étape supplémentaire dans une stratégie de consolidation du pouvoir mise en place depuis un bon moment déjà.

« On assiste à une dérive autoritaire qui n'a pas commencé hier ou cette fin de semaine », soutient Stéfan Winter, professeur au Département d'histoire à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

« Les purges et la mise sous tutelle du système judiciaire se développent depuis quelques années [...] Il y a une accélération du processus depuis le coup d'État raté, ce qui a donné carte blanche et la légitimité politique à Erdogan pour poursuivre quelque chose qu'il était déjà en train de faire depuis quelques années. »

Une lente régression

Depuis 2012, on assiste à un durcissement du pouvoir, notamment avec la répression contre des manifestants au parc Gezi, à Istanbul, en juin 2013, et l'arrestation de dizaines de journalistes pour toutes sortes de motifs.

Un journaliste ou un universitaire qui critique le régime est aussitôt mis en prison ou du moins renvoyé de son emploi et muselé.

Une citation de :Stéfan Winter, professeur au Département d'histoire à l'UQAM

« Il n'y a pas de doute que la démocratie recule en Turquie », soutient Thomas Juneau, professeur adjoint à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa. « Jusqu'où ça va aller? Est-ce que la Turquie va devenir une dictature dans le sens pur? », s'interroge-t-il. 

Amnistie internationale et d'autres organisations de défense des droits de la personne dénoncent la dégradation du respect de la liberté d'expression ainsi que les poursuites pénales contre des militants politiques, des journalistes et quiconque critique la politique gouvernementale.

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Recep Tayyip Erdogan, chef de l’AKP, lors d’une conférence de presse le 3 novembre 2002, à Istanbul, après la victoire de son parti aux élections législatives.

Photo : Getty Images / Staton R. Winter/Getty Images

Pourtant, à son arrivée au pouvoir en 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP), dont Erdogan est le fondateur, représentait le renouveau. Il était perçu comme l'antidote aux vieux partis sclérosés et corrompus, rappelle Stéfan Winter. « L'AKP promettait des changements, moins de corruption et plus de liberté », précise-t-il.

Au cours des premières années, le gouvernement turc a mis en place des réformes importantes pour les droits de la personne, dans le cadre du processus d'adhésion à l'Union européenne. « Il y a eu des avancées réelles et majeures pour le développement démocratique en Turquie », souligne Thomas Juneau.

En même temps, la Turquie a décollé économiquement. Les entrepreneurs ont bénéficié d'un climat favorable à la libre entreprise et l'industrie touristique a prospéré. Cette croissance économique se poursuit, ce qui explique, du moins en partie, la popularité du gouvernement de l'AKP, selon le professeur Winter.

Le style autoritaire de plus en plus marqué d'Erdogan attire certaines critiques en Occident et chez les universitaires notamment, mais pour le gros de la population turque, il reste extrêmement populaire parce qu'il a tellement accompli de choses pour le peuple.

Une citation de :Stéfan Winter, professeur au Département d'histoire à l'UQAM

Et maintenant? 

Après les arrestations des derniers jours, les analystes s'attendent à ce que Recep Tayyip Erdogan, élu à la présidence en 2014 après 10 ans comme premier ministre, procède à des changements constitutionnels pour concentrer les pouvoirs entre les mains du président, comme il a déjà annoncé vouloir le faire.

« C'est une dictature de fait », s'inquiète Stéfan Winter. « On est en droit de se demander comment ça va continuer dans les prochaines années, alors que les partis d'opposition sont de plus en plus marginalisés et maintenant muselés aussi, puisqu'aucune opposition, aucune critique ne peuvent se faire sur la place publique. »

Thomas Juneau, lui, est plus optimiste quant à l'avenir de la démocratie turque. « Malgré tous les reculs depuis 2012-2013, la Turquie demeure un pays avec une scène politique dynamique et complexe. » C'est normal que dans les jours suivant le coup d'État, tout le monde se rallie autour du président. Mais à moyen terme, ses tendances autoritaires risquent de susciter de plus en plus de résistance, croit le politologue.

« La Turquie est un pays de 80 millions d'habitants avec une société civile assez développée, un milieu des affaires très sophistiqué, des partis d'opposition bien implantés et environ 50 % de la population qui n'a pas voté pour Erdogan », rappelle M. Juneau. « Son pouvoir n'est pas illimité. »

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