•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Sting et Peter Gabriel : tout le monde est gagnant

Peter Gabriel et Sting lors de la tournée « Roche, papier, ciseau »
Peter Gabriel et Sting lors de la tournée « Roche, papier, ciseau » Photo: Kevin Mazur/WireImage Live Nation
Philippe Rezzonico

Nous avions presque l'impression d'assister à une joute sportive, mardi, au Centre Bell. Dans le coin gauche, il y avait « l'équipe rouge » de Peter Gabriel. À droite, « les bleus » de Sting. Mais au fond, cette tournée Roche, papier, ciseaux était surtout l'occasion de voir deux des figures les plus populaires de l'histoire de la musique partager leur immense répertoire.

Philippe Rezzonico

Un texte de Philippe Rezzonico
TwitterCourriel

Ça faisait 28 ans que nous n'avions pas vu Peter Gabriel et Sting sur une même scène à Montréal, soit depuis l'escale de la tournée d'Amnistie internationale, le 17 septembre 1988 au Stade olympique. Mais ce soir-là, ils s'étaient succédé sur scène sans jamais chanter ou jouer ensemble.

Mardi, l'intention était tout autre. Avec les 12 musiciens chevronnés de leurs groupes respectifs, les deux Britanniques voulaient tout partager : la scène, les musiques, les chansons et le plaisir. Cela donnait d'ailleurs un peu le vertige de voir l'armada d'instruments qui se trouvait sur les planches et de mesurer le parcours des artistes présents : Gabriel (Genesis), Sting (The Police), Tony Levin (King Crimson), Vinnie Colaiuta (Frank Zappa), David Sancious (E Street Band) et alouette...

Dès 20 h 15, un vrombissement s'est fait entendre et les signatures des artistes sont apparues sur les 14 écrans rectangulaires suspendus. Chouette idée. Dès l'extinction des feux, les premières notes annonçant The Rhythm of the Heat, tirée de Security (1982), se sont fait entendre. Gabriel et ses collègues ont livré une interprétation dense de la chanson, baignés dans la lumière rouge, puis Sting s'est amené afin de proposer une version pimpante de If I Ever Lose My Faith In You, sous un éclairage bleu.

Peter GabrielPeter Gabriel Photo : Kevin Mazur/WireImage Live Nation

Gabriel, qui a fait toutes les présentations et introductions en français (textes rédigés au préalable sur des feuilles), a alors expliqué la genèse du spectacle des « frères jumeaux. » Humour anglais.

Durant près de trois heures, Gabriel (66 ans) et Sting (64 ans) ont joué à saute-mouton avec les décennies (1970, 1980, 1990) et leurs répertoires. Gabriel en a imposé par le ton solennel, la puissance brute et l'intensité de ses interprétations (No Self-Control, Games Without Frontiers, Red Rain et San Jacinto). Du sérieux.

Encore plus vrai quand il a interprété la seule nouvelle chanson de la soirée, Love Can Heal, écrite à la mémoire de la députée britannique Jo Cox, assassinée quelques jours avant la tenue du vote pour le Brexit. J'ai rarement vu une foule aussi attentive à l'écoute d'une chanson inconnue pour elle. On avait l'impression de vivre l'équivalent d'une minute de silence, mais en mode musical.

À l'inverse, Sting était décontracté au possible. Il a sautillé sur le tempo galopant de Every Little Thing She Does Is Magic, ondulé du bassin lors d'une Walking In Your Footsteps à saveur d'Amérique du Sud et jeté la frénésie dans la foule avec Message in a Bottle.

Sting avait vraisemblablement beaucoup de plaisir à chanter les chansons de Gabriel avec lui et même de s'en approprier quelques-unes.

C'est Sting qui a chanté un tout petit bout de Dancing with the Moonlit Knight et la fameuse phrase « Selling England by the Pound ». Gabriel, qui se fait prier depuis des décennies afin de reprendre du service avec Genesis, n'a même pas voulu faire ce petit plaisir à ses admirateurs de la première heure. Sacré Peter, va... Sting s'est approprié Kiss That Frog, très réussie, et il a fait le gros du travail sur Shock the Monkey, accompagné de Gabriel et de la choriste Jo Lawry.

Cette dernière, choriste de Sting, a montré de quel bois elle se chauffait lors d'une interprétation vibrante de The Hounds of Winter, tandis que Jennie Abrahamson, qui fait le même travail avec Gabriel, a partagé avec lui une version sublime de Don't Give Up.

StingSting Photo : Kevin Mazur/WireImage Live Nation

Gabriel a renvoyé l'ascenseur à Sting en s'accaparant If You Love Somebody Set Them Free dans une enveloppe sonore ralentie, digne d'un slow blues. Une relecture osée magnifique, mais qui a irrité mon amie Manon qui voulait tellement – mais tellement – entendre cette chanson interprétée par Sting dans sa forme d'origine. C'est l'un des risques à ce genre de spectacle commun; on ne sait jamais qui va chanter telle ou telle chanson, ni dans quelle forme.

Trois heures de concert, trois heures de partage

Ce partage tous azimuts cause parfois des creux de vague dans une performance de 2 heures et 50 minutes. Sting et Gabriel ont beau avoir une sensibilité similaire, leur esthétique sonore est différente. La musique de Gabriel repose principalement sur deux claviers (le sien et celui d'Angie Pollock) et le stick de Levin, celle de Sting vibre sur une basse plus organique, deux batteurs-percussionnistes (Coliauta et Rhani Krija), ainsi que le violon de Peter Tickell qui a volé le spectacle durant Driven to Tears.

Une façon d'éviter les ruptures de ton, c'est de faire comme Elton John et Billy Joel faisaient dans le temps : on joue quatre chansons ensemble, on joue séparément durant une heure et on fait six chansons ensemble pour conclure. On s'assure ainsi de plus de cohésion et de mieux transposer les univers. Sauf qu'agir ainsi, c'est se priver du plaisir du partage.

Et il y a eu des partages mémorables : Sting, qui s'amène à la basse pour maintenir le tempo de Big Time, Gabriel qui amorce An Englishman in New York de sa voix grave, ainsi que Solsbury Hill, durant laquelle les musiciens se suivent à la queue leu leu sur la scène, quand les 16 460 spectateurs sont debout du parterre jusqu'au dernier balcon.

Roxanne, durant laquelle Sting intègre Ain't No Sunshine, de Bill Whiters, valait le déplacement. De toute beauté. Et Gabriel, Gabriel qui nous offre ses chorégraphies durant Secret World (dynamitée), quand il virevolte sur lui-même avec Levin et le guitariste David Rhodes, et lors de Sledgehammer, quand tout le monde suit sa cadence. Même le monde arabisant de Desert Rose et celui, aux effluves africains, de In Your Eyes, ont parfaitement cohabité en succession.

Cette tournée se nomme Roche, papier, ciseaux. Je vous garantis que personne n'a perdu à ce petit jeu, mardi. Surtout pas les spectateurs qui ont eu droit à l'un des exercices de cohabitation musicale les plus réussis qui soient.

La tournée Roche, papier, ciseaux de Sting et Peter Gabriel fait escale le jeudi 7 juillet sur les plaines d'Abraham, au Festival d'été de Québec.

Grand Montréal

Spectacles