•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Raconter une histoire à l’ère du web

Ipod nano, cinquième génération

Photo : © iStockphoto.com/ Rob Mattingley

Catherine Mathys
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Hier et aujourd'hui, à l'Université du Québec à Montréal, se déroule le colloque international bilingue Narrations contemporaines : écrans, médias et documents / Contemporary Narratives : Screens, Media and Documents. Organisé par la Chaire de recherche du Canada sur les arts et les littératures numériques de l'UQAM, il s'intéresse à la manière dont l'arrivée de nombreuses nouvelles plateformes de diffusion a modifié nos manières d'écrire et de nous faire raconter des histoires.

J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec Emmanuelle Leduc-Bouchard, candidate au doctorat en études littéraires à l'UQAM, qui présentait, hier, ses réflexions sur les questions narratives qui ont causé la viralité du balado Serial dans sa première saison. Véritable phénomène avec ses 5 millions de téléchargements (Nouvelle fenêtre) ou d'écoutes en flux continu sur iTunes seulement, ce serait même le plus grand succès que le genre ait connu depuis sa création. Serial raconte l'histoire, sur le mode du radio-documentaire, d'une journaliste qui rouvre une enquête sur le meurtre d'une adolescente de Baltimore survenu en 1999.

Dans sa communication d'hier, Emmanuelle Leduc-Bouchard analysait l'oeuvre, qui se présente comme le récit factuel d'un évènement criminel irrésolu tout en utilisant les dispositifs narratifs et structurels de la fiction. Voici un résumé de l'entrevue qu'elle m'a accordée.

Qu'y a-t-il de singulier dans la narration de Serial?

« Serial est un produit du web, tant philosophiquement que matériellement. Je suis tombée sur Serial complètement par hasard. Plusieurs blogues et réseaux sociaux en parlaient. J'ai commencé à l'écouter sans savoir si c'était une fiction ou du journalisme, mais j'ai été complètement happée. Et je me suis rapidement interrogée sur ce type de narration. C'est assez classique, en fait, ça s'inspire de ces grands feuilletons radiophoniques, comme La guerre des mondes, d'Orson Welles, qui était déjà présents dans les années 30 et 40, mais aussi du true crime [histoire criminelle vraie], qui est un genre extrêmement populaire.

Un autre genre est également présent dans Serial, le whodunit [qui l'a fait?], qui est un genre paralittéraire policier comme tous ces grands romans d'Agatha Christie (Hercule Poirot), ou de Conan Doyle (Sherlock Holmes), où l'on suit l'enquête en temps réel et où l'on nous fait croire qu'on a autant d'outils que l'enquêteur pour dénouer le crime.

Un peu comme dans Serial, parfois, la narratrice nous pointait les moments clés du récit en nous indiquant d'écouter attentivement certains passages. Moi, je prenais vraiment des notes pendant l'écoute. Serial convoque plusieurs ressorts de fiction, des personnages très forts, un récit qui se résume facilement, mais c'est avec toutes ces interpellations à l'auditeur qu'on a l'impression de faire partie de la solution. Serial est un mélange de journalisme, de true crime et de whodunit ainsi que d'enquête.

L'animatrice de la baladodiffusion <em>Serial</em>, Sarah KoenigAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'animatrice de la baladodiffusion Serial, Sarah Koenig

Photo : Getty/Getty Images Entertainment/Mike Coppola

Évidemment, Sarah Koening est très efficace avec sa narration, mais elle n'est pas infaillible, elle se trompe, elle doute, elle s'interroge. Ça provoque une adhésion très forte de la part de l'auditeur. »

Comment le web modifie-t-il les procédés narratifs pour ce genre d'enquête?

« Étant donné que chacun des épisodes finit sur un point d'interrogation, on a l'impression qu'on peut prendre le relais. À l'époque de la première diffusion, en 2014, on avait vraiment l'impression que la grande communauté virtuelle pouvait aider l'animatrice à résoudre son enquête. C'est l'intelligence collective, concept de Pierre Lévy, qui est au service du récit, et c'est propre au web social, c'est un genre de faire-ensemble qui vient avec le réseau. On a l'impression que là où la journaliste échoue, cette intelligence collective, qu'on a beaucoup trouvée sur Reddit dans le cas de Serial, peut prendre le relais.

Des documents étaient mis en ligne en guise de complément, mais ils n'étaient pas satisfaisants. Les internautes en voulaient plus, alors ils profitaient des vertus du web pour partir à la recherche des clés qui leur manquaient. Ils faisaient des encyclopédies, des cartes, etc. Et je pense que c'était voulu comme ça. Ça s'inscrit dans ce qu'un chercheur au MIT, Henry Jenkins, appelle la narrativité transmédia, cette répartition du récit sur plusieurs plateformes pour enrichir l'expérience de l'auditeur. Mais je pense aussi que les créateurs de Serial ont un peu perdu le contrôle, il y a eu quatre suites non officielles, des blogues judiciaires, etc.

Les auditeurs se sont emparés du récit pour en faire autre chose, des théories, des réflexions, des commentaires sur Serial, mais vraiment pour enrichir le récit. Et ça, c'est particulier au web. Le true crime est habituellement une boucle fermée; on nous raconte une histoire, il y a un coupable, on le punit et voilà. Dans ce cas-ci, il y a eu quelque chose d'inédit où les auditeurs ont voulu pousser le récit plus loin. »

Quand on connaît les défis de la diffusion de l'audio sur les réseaux sociaux, comment expliquer l'ampleur de la discussion autour de Serial?

« La spreadability [diffusabilité] est aussi un terme développé par Henry Jenkins, qu'il préfère au terme viral avec ses connotations de maladies. Jenkins voit ça de manière beaucoup plus positive parce qu'on décide nous-mêmes de diffuser des contenus; l'utilisateur a une agentivité. Serial a des traits fondateurs de cette diffusabilité, une portabilité (c'est un balado), une accessibilité en ligne, un flux de contenu régulier, etc. Et c'est vrai que l'audio voyage moins bien sur les réseaux sociaux, mais ce n'est pas l'ensemble du récit qui doit voyager. De toute façon, Serial est un récit qu'on sépare, qu'on ne nous donne pas d'un coup. C'est une des clés de la diffusabilité et ça cultive l'intérêt.

De plus, ce qui assure le relais sur les réseaux, selon Jenkins, ce sont les fins équivoques, polémiques, les rumeurs; tout ça renouvelle l'intérêt sans cesse. La part de mystère permet à l'auditeur de s'investir davantage dans le récit en s'impliquant lui-même dans la recherche d'indices.

Alors, quelles sont les grandes leçons de Serial pour les producteurs de contenu audio?

« Ce serait d'utiliser les outils de la fiction pour canaliser l'attention de l'auditeur. Le récit est assez simple, mais la narratrice et le personnage principal sont très forts. L'histoire est découpée en morceaux et, surtout, inachevée. Je ne crois pas que Serial aurait eu autant de succès si elle s'était achevée sur une conclusion ferme de culpabilité ou d'innocence. Comme ça finit en queue de poisson et que l'histoire est réelle, l'auditeur se dit qu'il faut absolument faire quelque chose. Ensuite, il a tous les outils que le web met à sa disposition pour s'exécuter.

Habituellement, un lecteur aime avoir des réponses à la fin d'une lecture, et c'est la même chose pour ce récit. Sur le web, toute l'information est là, et le mystère posé par ce balado est une invitation à créer la suite. Là aussi, les auditeurs voulaient une fin, ils sont allés la chercher, mais ils ne l'auront finalement pas. »

Intéressantes perspectives. En attendant, j'ai bien hâte au premier Serial québécois.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !