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Speak White et la mémoire de Robert Lepage

« 887 », de Robert Lepage

« 887 », de Robert Lepage

Photo : Erick Labbé / TNM

Franco Nuovo
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Je pense à ceux dont la mémoire s’éteint peu à peu comme la lumière d’un projecteur à la fin d'un film, à ceux qui oublient ce qu’ils ont été, ce que furent leur vie, leurs expériences, leurs plaisirs, à ceux que la souvenance a trahis et abandonnés. Je pense à eux en me disant tout bonnement et égoïstement : il reste les souvenirs.

Je pense à ma mère qui, pendant 18 années, s’est peu à peu égarée dans l’amnésie et la démence au point de ne plus pouvoir parler, de ne plus savoir comment manger. Au début, les traces les plus récentes se sont effacées comme les dessins d’enfants sur une plage soufflée par le vent; puis ce fut le tour de plus anciens et celui des plus anciens encore, jusqu’à ce qu’il ne reste dans cet esprit grugé par le vide que de vieilles chansons que lui chantait mon père et que je lui chantais à mon tour. Alors, elle souriait.

En allant voir 887, de Robert Lepage, je ne pensais pas qu’il m’obligerait à me rappeler, à retourner dans mon passé qui somme toute, à quelques différences près, ressemble beaucoup au sien. Je ne réalisais pas qu’il me raconterait un pan de notre histoire, mon histoire.

(Source : Vimeo / Théâtre du Nouveau Monde)

Parce que le spectacle de Lepage place la mémoire au cœur de son récit, de l’histoire pas si lointaine d’un Québec malmené. 887, av. Murray, c’est mon 6729, rue Saint-Denis. Les évènements dont il a été témoin entre 1960 et 1970 sont ceux qui ont marqué mon adolescence. Cette grand-mère avalée par l’alzheimer dès 1961 aurait pu être ma mère. Le trouble de cette période, c’est le mien; ce Québec, c’est le mien; et cette lutte pour une langue qui, de par mes origines, aurait pu m’être étrangère, fut aussi la mienne. Et la Nuit de la Poésie de 1970 où Michèle Lalonde avec son Speak White a fait trembler les colonnes du temple résonne encore à l’infini. Et les colonnes tremblent encore.

Ici, dans ce spectacle si intimiste, Lepage, c’est moi, c’est vous, c’est nous. Le problème, c’est qu’on oublie qui on est à tel point qu’on a fait de « Je me souviens », cette phrase vide, notre devise.

À Paris en 92

Robert Lepage, je l’ai rencontré pour la première fois en tête à tête dans un café de Saint-Germain-des-Prés en 1992. Il était alors invité au Festival d’Automne à Paris pour y présenter un cycle de cinq spectacles : trois Shakespeare et deux de ses pièces Les aiguilles et l’opium et Le polygraphe. Pour ces deux dernières, il était au Centre Georges Pompidou. C’est là que je l’y ai vu. Je me rappelle des aiguilles. Je me rappelle de Cocteau, je me rappelle de l’opium.

L'auteur et metteur en scène Robert Lepage.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Je ne sais trop pourquoi je vous raconte cela. Pour vous dire que j’y étais probablement, mais aussi pour évoquer cette mémoire qui est au centre de 887. Pour s’enfoncer dans la tête et dans celle des dirigeants que l’art, le théâtre, la littérature, la culture sont les témoins de la mémoire collective et de l’identité des peuples.

En prenant comme amorce ce Speak White qu’il doit aller déclamer à l’occasion du 40e anniversaire de la Nuit de la Poésie et dont il est incapable de se rappeler les mots alignés sur trois minces feuillets, Lepage nous raconte sa vie de gamin, l’immeuble dans lequel il vivait, le balcon où pendant les nuits trop chaudes d’été, il dormait. Moi aussi, les nuits de canicules, je dormais sur le balcon rue Saint-Denis avalant la poussière des autobus et respirant la pollution des voitures.

Histoire du Québec, histoire de famille

Il nous raconte, à travers sa vie, l’arrivée de l’unifolié et des avenues de Québec rebaptisées. Il nous narre la Conquête, le samedi de la matraque, le FLQ et son manifeste, Cross, Laporte, Bourgault, la visite de la reine, celle de De Gaulle et son « Vive le Québec libre ». Ramenant toujours au premier plan son père, il se souvient de ce Québec, de ce Speak White, chef d’œuvre.

(Source : YouTube/bourse09)

Son père était chauffeur de taxi. L'enfant l’attendait. Le mien était chauffeur de camion. Je l’attendais. Je vous l’ai dit, Lepage, c’est nous, et 887, av. Murray, c’est aussi chez nous.

Il se souvient de l’injustice, de la pauvreté, de la modestie, mais surtout de cette « liberté, un mot noir comme la misère est nègre et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger… ». On dirait peut-être aujourd’hui « la poussière des rues syriennes… »

Un spectacle où entre l’imaginaire débridé d’une scénographie unique à Ex-Machina, Lepage, le magicien, soulève le voile d’un passé pas si lointain, habité d’une conscience sociale, un passé où on se souvenait de « l’éternité d’un jour de grève… »

« 887 », de Robert LepageAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« 887 », de Robert Lepage

Photo : Erick Labbé / TNM

Un texte difficile, difficile à réciter. Or, après deux heures qui passent à la vitesse d’une décennie oubliée, Robert Lepage finit par dire « Speak White ». Il craint peut-être les tours de sa mémoire, mais elle est loin de lui faire défaut. Planté au milieu de la scène, il sort un instant de la lumière des projecteurs où il ne reste que son ombre qui ne l’a pas suivi. Il sort pour nous dire le plus sérieusement du monde, à nous le public, composé de politiciens, d’artistes, de gens des médias, de la crème de notre société que lui, Robert Lepage, n’est pas digne de dire ces mots pas plus que nous, les gens de la salle, ne sommes dignes de les entendre.

Et il retourne tenir compagnie à son ombre et déclame pour son père, pour le mien, pour les travailleurs infatigables et les exploités ce « Speak White » dévastateur. Il n’est peut-être pas habité par la même colère qu’une Michèle Lalonde en 1970, mais les mots continuent à porter la rage et la révolte.

Au fond de la scène, un taxi et des phares s’éteignent telle la mémoire d’un Québec qui, un jour, se tenait debout, même dos à la reine.

Un taxi, des phares qui s’éteignent, et le rouge d’une cigarette qu’allume le chauffeur. Ce chauffeur, c’est son père. Ce spectacle, 887, est celui de son père.

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