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Séparation de corps de Mathieu Blais

L'auteur Mathieu Blais

L'auteur Mathieu Blais

Photo : Magenta Studio

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Mathieu Blais est l'un des cinq finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2016 pour sa nouvelle inédite Séparation de corps, une nouvelle « dure, frontale, nécessaire » qui raconte un épisode de violence conjugale.

Mathieu Blais est né à Montréal et habite le Vieux-Longueuil avec sa conjointe et ses deux enfants. Il a fait des études en littérature et enseigne aujourd'hui celle-ci au Cégep Édouard-Montpetit. Il y puise « une énergie extraordinaire, tant avec ses collègues qu'avec les étudiants qu'il y côtoie. » Il croit en la littérature, en la création. Elles lui sont « toutes deux nécessaires comme le pain et le vin quotidiens. » Pour le reste, la route, le bois et l'ailleurs, une grande tablée avec des amis, des rires et des discussions passionnées résument assez bien qui il est. Il est l'auteur de cinq recueils de poésie et de trois romans dont La liberté des détours. Il a été lauréat du Prix Rina-Lasnier et finaliste au Prix Jacques-Brossard en 2014 et demi-finaliste pour le Prix du Festival de la poésie de Montréal en 2013. 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.


Séparation de corps

En entrant dans ma maison, j'ai le cœur prêt à exploser, et ça bam et re-bam, j'ai le cœur en défragmentation, et j'avance à pas feutrés – Michaël n'est pas là, je l'ai vu partir dans la Dodge Caravan tout à l'heure – il n'est pas là, mais tout transpire sa présence, son occupation des lieux, et j'ai dit à Alexandre d'attendre dans l'auto, de ne pas sortir, surtout de ne pas sortir et de klaxonner s'il le voyait revenir – me donner le temps de – il pleut encore, il pleut comme vache qui pisse, et à l'intérieur de moi, mon cœur bam et re-bam – je laisse des traces sur le prélart et Michaël les verra dès qu'il reviendra, mais nous serons déjà loin –

Prendre ce qu'il faut et m'en aller, ramasser le nécessaire –

Ne pas attendre qu'Alexandre klaxonne –

La cuisine est laissée à elle-même depuis la dernière fois – boîte de pizza, vaisselles accumulées, et l'eau de mes cheveux mouillés me coule dans le dos, je les remonte en chignon, les tords un peu avant, c'est chez moi, c'est chez moi ici, et je viens comme une voleuse – dans le mur, juste à côté du téléphone, deux nouveaux trous, deux immenses poings ont passé au travers du gypse – c'est chez moi, et maître Landry m'a déconseillé de faire ce que je fais, les accusations ont été portées, la justice suit son cours, et c'est long, c'est long sans raison – ça sent les poubelles trop pleines, le fond de vieilles bières et la boucane de Craven A – ça sent Michaël dans tout son quotidien résumé –

Prendre ce qu'il faut, ne pas rester –

J'ai tellement enduré, tellement tout enduré longtemps –

Dans la chambre, le lit est défait et le linge traîne par terre, un cendrier plein, sur la table de chevet une petite figurine de la Sainte Vierge et de nouvelles bières vides – dans la garde-robe, sur la tablette du haut, deux grandes valises – tout prendre, tout mettre dedans, mes bijoux, dans le tiroir du bas, une enveloppe glissée entre deux chandails de laine, 300 dollars – au cas où, que je me répétais en mettant l'argent de côté, au cas où –, mon passeport, l'album photo, j'ai fait une liste hier dans la chambre du motel, une liste après mon téléphone à maman, une liste pour aller à l'essentiel – remplir les valises – comment a-t-on fait pour être heureux ici? – et ça bam et re-bam et le cœur pourrait me sortir par la bouche que je ne serais pas surprise, et ça re-bam encore –

La brume, la brume diazépam est partout –

Alors je pense précis pour me donner du courage, je pense 13 et 14 de juin, je pense 21 juillet, et 4, et 7, et 8 août, je pense septembre pratiquement morte, et octobre encore douloureux, et je revois le noël hospitalisé de l'an passé et de l'année d'avant, et je ne me rappelle aucun Noël où il ne m'a pas battue ou violée ou les deux, et je revois les jours de l'an, dans sa famille de Saint-Jacques, à me cacher dans les chambres du haut, effrayée, et je pense février et mars, dans l'hiver, dans le repliement, dans la solitude, et je revois la neige rouge et moi à moitié nue, à me faire grafigner la face dans la glace parce qu'il voulait m'apprendre, m'apprendre à ne pas lui tenir tête, à ne pas lui répondre, et il pue l'alcool et il pue le rut alors, frustré, à me faire mal, à m'en tordre de mémoire –

J'aurais pu venir ici accompagnée par des policiers, forcer les choses –

Et Alexandre ne me l'aurait pas pardonné, et je suis tannée, tannée de toujours quémander –

Me dépêcher, prendre ce qu'il faut –

Dans ma main qui tremble, la liste des choses à prendre –

Hier, hier encore, hier hystérique, j'ai rappelé maman et c'est elle, c'est elle qui a répondu, j'entendais papa demander à me parler derrière, mais c'est elle qui m'a tenue à bout de bras, c'est elle qui m'a demandé de ne pas m'en aller, qu'elle ne comprenait pas, ni comment ni pourquoi, alors que Michaël m'avait tout donné, tout – et j'entendais papa insister derrière, papa en rappel – elle m'a aussi dit que j'étais plus forte que tout, et belle comme le jour, et que je faisais bien, mais elle s'inquiétait pour moi, pour Alexandre, et l'école, et pour mon emploi, et pour toute la suite du monde – elle pleurait, s'étouffait dans ses sanglots, alors que moi, moi moi moi, rien, que du doute et de la peur, que la conviction que je ne supporterai pas Michaël une seconde de plus –

Et tellement de brume, tellement tellement de brume –

Alors aujourd'hui, je pénètre chez moi pour en ramasser le plus avant de sacrer mon camp et m'enfoncer dans la lumière de demain, disparaître – dans la salle de bain, même état lamentable, même crasse, dans la pharmacie en miroir, moi sur tous les murs, moi réfractée, vieillie, et le visage tuméfié, la lèvre fendue et l'œil poché, les cheveux détrempés, j'ai l'air ridicule, j'ai l'air complètement folle – et toute cette brume autour, et tout moi, contre moi, à mourir de moi, à ne rien dire, ne rien faire, à me laisser déformer par son amour chienne – prendre les médicaments, prendre ce qu'il faut, se dépêcher, je ne crois pas non, je ne reviendrai probablement jamais et maître Landry s'étouffera avec ses honoraires, ses convictions et ses principes – pour l'instant je veux juste rouler, prendre de la distance, faire du chemin, sortir Alexandre de là, me sortir de là, le temps que –

Je ne sais même pas le temps de quoi –

Je n'ai pas de plan, pas de projet, pas de stratégie – je réagis – pour une fois, je réagis –

Il fait brume et il fait pluie et je cherche dans les affaires à Michaël, dans le petit classeur au sous-sol, là où il range toutes les factures, je cherche les papiers, n'importe lesquels, les papiers de la maison, les papiers des assurances, les papiers de la banque, je ne me suis jamais occupée de ça, je ne sais rien parce que je suis conne, tellement conne – et soudainement, comme amorti par la pluie et le béton du sous-sol, les fenêtres fermées, j'entends un klaxon, j'entends un klaxon et je ne parviens pas à comprendre ce que ça veut dire, pas tout de suite, mais mon corps, lui, se tend et mes jambes se mettent à courir, et mes mains, mes mains ne lâchent plus les deux valises que je traîne partout désormais, et mon corps tout entier est en mouvement –

Et je laisse claquer la porte de la maison derrière moi –

La porte, la pluie dehors, et la Dodge Caravan qui arrive et moi qui pique à travers tout, qui m'enfonce dans le gazon pas coupé, je sens l'eau mouiller mes souliers, le froid sur mes jambes – je ne crie pas, je ne pense même pas, et je vois les yeux affolés d'Alexandre derrière la vitre de la Tercel, et je m'engouffre dans le char, lance les valises, et je sais, je le sais très bien, ça ne finira pas bien, ça ne finit jamais bien –

Et ça bam, bam et re-bam et bam, bam et re-bam et ça bam, bam et re-bam et –

Je ne me retourne pas, je ne veux pas me retourner, mais dans le rétroviseur, je vois les phares arrière de la Dodge Caravan qui se gare dans le driveway et je sais que je dois partir, et je cherche mes clés, et je sais qu'elles sont là, et mes doigts se referment dessus, et je crois bien qu'Alexandre me crie de me dépêcher, il s'impatiente et regarde derrière, il sait, il sait très bien lui aussi que ça ne finira pas bien, ça ne finit jamais bien avec son père, et derrière nous, derrière nous, Michaël, Michaël qui gueule –
Il pleut et il brume et je m'impatiente et mon cœur bam et re-bam et re-bam à me tuer là et Alexandre crie et Michaël gueule – et la voiture démarre, et j'appuie sur l'accélérateur, en même temps que Michaël surgit sur ma droite, et j'entends, j'entends très bien, très bien parce que le son est net et clair, j'entends très bien sa tête cogner le bord de la voiture, frapper la fenêtre, et ça fait un bruit qu'on ne veut pas entendre, et Alexandre hurle, cette fois ce n'est plus un cri, et il me dit d'arrêter, mais je ne m'arrêterai pas, je ne m'arrêterai plus –

Toute l'eau du ciel alors, toute l'eau qui s'abat sur nous, ne sert pas à nettoyer le sang que les wipers essaient d'enlever – et Alexandre hurle, en crise, hystérique – mais je ne m'arrêterai pas, ne m'arrêterai plus –

Dans le rétroviseur, de plus en plus petit, Michaël couché par terre, lavé par toute l'eau du ciel –

Alexandre pleure maintenant, et m'appelle maman, et je ne sais plus quoi faire –

Je ne l'ai jamais su.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.

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