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Je t'écrirai dans l'air de Johanne Alice Côté

L'auteure Johanne Côté
L'auteure Johanne Côté Photo: J. C.
Radio-Canada

Johanne Alice Côté est la lauréate du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2016 pour sa nouvelle inédite Je t'écrirai dans l'air, l'histoire d'une jeune femme qui traverse une période difficile, va chercher refuge auprès d'une parente sur la Côte Nord et trouve de la force dans sa relation avec la nature.

Johanne Alice Côté est née en 1960 à Rochester, dans le New Hampshire. Elle a passé sa petite enfance à Somersworth, dans un édifice à logements collé sur une voie ferrée. La voie ferrée a marqué son imaginaire et l'a peut-être « un peu prédestinée au vagabondage. » Elle a grandi dans la Beauce. Elle a vécu à Québec, à Ottawa, au Saguenay, dans Charlevoix, en Angleterre. Elle fait du théâtre, de la chanson. Elle vit à Montréal depuis 15 ans. Présentement, dans la vie, elle fait du coaching en écriture de chansons auprès de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes, complète un certificat en arts plastiques à l'UQAM, « écrit, essaie d'écrire, ou trouve des raisons pour se justifier de ne pas écrire! » Elle a publié un roman, L'incisure catacrote (2007), un recueil de poésie, Mouvement d'Indienne, et un recueil de nouvelles, Mégot mégot petite mitaine (2008).

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

Je t'écrirai dans l'air

Quand je marche, je sens mon bassin ouvert, comme une coquille vide.

Jérôme a dit « On va s'en remettre, Katou. »

Ma tante a dit « Viens au chalet, reste autant que tu veux. Tu seras tranquille. Tu nourriras Tom-Tom, il va s'occuper de toi. »

Je me repose. Je dors beaucoup. Je vais à pied au village acheter des gâteries pour Tom-Tom et des provisions pour moi, des pommes, des carottes, des soupes en sachet, du pain, du beurre d'arachides. J'arrête chez ma tante Sylvie pour un petit coucou, un café, un bout de banique – pas de panique, y a de la banique! Elle fait le clown, elle guette le sourire que je ne peux m'empêcher de lui donner, même si. Je m'assois sur le bout de ma chaise, pas trop longtemps, j'ai peur qu'elle me questionne. On regarde ensemble par la fenêtre. J'écrase les miettes sur la nappe cirée de la table de cuisine. Il y a toujours de l'eau dans les yeux de Sylvie: de sa maison, elle voit la rivière, de son chalet, elle voit le lac. Peu de choses distinguent les deux habitations distantes de quelques kilomètres. La maison a plus de commodités – laveuse, sécheuse, poêle, frigo, télé, tout ça –, mais elle est à peine plus grande que le chalet: un carré séparé en trois, une grande pièce de séjour en avant et deux petites au fond, chambre et salle de bain. Sylvie n'a pas voulu s'installer sur la réserve quand elle est revenue, après ses études, pour travailler au dispensaire. Elle a construit ses deux nids, comme elle dit, où son corps les voulait. Dans chacun, elle garde la grosse pierre – le mushum, le grand-père – dont elle a entendu le murmure: ta source coule ici. À la maison, mushum est un gros galet pâle et granuleux, déposé simplement sur le bord de la fenêtre, mais au chalet, il est plus spectaculaire, énorme, noir et lisse, différent de tous les minéraux qu'on peut trouver autour du lac. On se demande comment il est venu là. Sylvie a construit son chalet directement sur ce rocher, découpant autour le plancher, de sorte qu'il émerge dans la pièce et occupe un espace presque grand comme un lit. Souvent, j'étends des coussins par terre et je m'allonge à côté de lui, si doux, si chaud, je le caresse, j'y colle mon ventre. Il me donne des rêves.

Dans un grand shaputuan, des hommes et des femmes se sont réunis pour un événement important. La femme Serpent blanc va prendre la parole. Tous savent que du bout de ses doigts coulent des flots de chaleur apaisante. Chaque personne présente contient un secret triste et glacial, et l'espoir qu'enfin, il fonde en larmes. Je me tiens un peu en retrait de la fébrilité générale, je joue avec une motte de terre. J'essaie de façonner une boule qui, par manque d'eau, ne conserve pas sa forme. L'assemblée s'impatiente: les oreilles des uns se cristallisent, les yeux des autres se couvrent d'écailles, les orteils s'émiettent, les membres se cassent, aux coudes et aux genoux. Au creux de mes mains, la terre inerte a fait place à un cordon translucide enroulé en spirale. Peu à peu, cette matière prend vie tandis que je réalise avec stupeur que je suis la femme Serpent blanc. Je ne sais pas ce que ce rêve signifie.

Quand je m'absorbe dans une activité manuelle, j'arrive à garder mon esprit désert pendant plusieurs minutes. C'est un grand soulagement. Alors j'ai commencé à fabriquer des assemblages d'objets trouvés: racines, bâtons, coquillages, plumes, ossements. Je trouve les formes complémentaires qui s'emboîtent. Je passe des heures à chercher le caillou qui s'insère parfaitement dans la rainure d'un bout de bois flotté.

Tom-Tom entre et sort comme il veut; il s'est ouvert une entrée privée dans la moustiquaire. Rien ne sert de réparer la déchirure, il en fera une nouvelle. Quand le soleil plombe sur le mushum, Tom-Tom y grimpe, s'étale et ronronne, comme si la pierre le faisait vibrer. Tom-Tom le brave. Vieille peau de chat cicatrisée mille fois, survivant héroïque dans un pays de chiens. Sylvie l'adore. Elle dit qu'il est comme nous. Sa nature profonde ne se dévoile pas facilement. Dans une vie parallèle, Tom-Tom est un lynx. Tu l'aurais aimé.

Dans la nuit sans lune, il y a eu un hurlement. On aurait dit une femme en détresse, là, dehors, devant la porte. Avant que j'aie le temps de trouver ma lampe de poche, le cri envahit le chalet. Mon cœur bat dans toute la pièce, ma peau se soulève en vagues de frissons, mes jambes fondent comme du gras dans la soupe. Une chaleur de peur mouillée se répand dans l'air. Des petits pieds aveugles heurtent frénétiquement le sol, se rivent au mur. Et ce cri encore, est-ce moi qui crois mourir dans mon sommeil? Je tremble, je tâtonne et enfin j'allume. Tom-Tom cligne des yeux dans le rayon de la lampe. Avec précaution, il m'abandonne ce qu'il tient dans sa gueule et se retire dans l'ombre. Le petit corps déposé à mes pieds palpite d'épuisement et de terreur. Pauvre bébé, petit lièvre, petit Uapush, pauvre bébé, oh bébé, oh... Reste, je vais chanter pour toi, reste, je vais chanter...

Uapush, immobile pour toujours. Les paroles de réconfort, le lait chaud, les caresses, les promesses ne changent rien.

Jérôme a dit « On va s'en remettre, Katou. » Mais je ne sais pas.

Je n'ai pas vu Tom-Tom depuis plusieurs jours. Il coule une vie de fauve sous les kalmias. En fin de journée, j'allume un feu sur la grève. À quelques pas de moi, une guêpe vole autour d'une grosse pièce de bois à demi enfouie dans le sable; elle se pose sur l'écorce rongée, va et vient dans les fissures. Pour ne pas l'inquiéter avec le feu, je déménage le vieux tronc une dizaine de mètres plus loin. Mais la guêpe revient à son ancien emplacement et vole sur place. On dirait qu'elle cherche le morceau de bois dans l'empreinte humide. Je lui indique le chemin vers la sécurité, là-bas, tu vois, loin du feu, mais elle continue de s'agiter, à la hauteur de mon visage. Je me lève et me rends près du billot, viens ma belle, ta maison est là. Mais elle ne s'apaise pas et je ne décode pas les soubresauts de son vol. Je retourne à la contemplation des flammes, mais je ne suis plus tranquille. J'ai dérangé l'ordre des choses et j'ignore de quelle manière. La guêpe revient devant mon visage, se déplace par saccades. Elle ne m'attaque pas. Elle attire mon attention. Elle écrit dans l'air un message. Je me lève à nouveau, m'approche encore du tronc que j'ai déplacé et j'y investis toute ma concentration. Soudain, je comprends. En traînant l'arbre, je l'ai fait pivoter et l'entrée du nid s'est retrouvée face au sol, bloquée. Je replace la pièce de bois dans sa position initiale, que j'avais remarquée à cause de deux moignons de branches dressés vers le ciel, comme des petits bras. Aussitôt, la guêpe se dirige vers une écorchure qui pour moi ressemble à toutes les autres et elle disparaît dans la noirceur des replis ligneux. J'imaginais des centaines d'œufs minuscules frémissant de la retrouver.

Jérôme m'a envoyé une lettre à l'adresse de ma tante. C'est beau, ses mots tracés aux crayons-feutres multicolores sur un papier épais qui sent bon son linge propre et son shampoing aux herbes. Il a dû garder la lettre quelque temps sous son oreiller. Dans les marges, il a gribouillé des petits animaux allumettes. C'est la première fois que je reçois une vraie lettre. Jérôme s'ennuie de moi. Il dit encore « On va s'en remettre, Katou. » J'ai envie de le croire un peu.

Le frémissement de l'œuf, je dois l'oublier. Mais je n'oublierai pas que les guêpes me parlent, que je rêve au serpent et que tout dans la nature me fait signe. J'écrirai à Jérôme, sur des écorces avec de la terre et du charbon, des graines rouges et des aiguilles d'épinette, mais toi, je t'écrirai avec des filaments de brume, avec les reflets de lune qui bougent sur le lac.

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.

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