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Janine Sutto, une des rencontres les plus touchantes de ma carrière

Janine Sutto en 1961 dans « Le mors aux dents ».

Janine Sutto en 1961 dans « Le mors aux dents ».

Photo : ?Radio-Canada/André Le Coz

Franco Nuovo

Janine Sutto aura 95 ans dans quelques jours et il m’arrive encore de la croiser au théâtre. Je m'étais entretenu avec elle l'été dernier et elle m’avait ému, touché, remis à ma place, fait rire et sourire. Entre ses mots en apparence anodins, il y a la vie, toute une vie.

Un texte de Franco NuovoTwitterCourriel

Elle est si petite, si menue, si frêle, que, le jour de l’entrevue une fois entrée dans le studio, il a fallu lui glisser son manteau sous les fesses pour qu’elle atteigne le micro. C’est pas mignon ça?

Soixante-quinze ans de carrière, c’est un bail! Soixante-quinze ans parsemés de doutes, de joies, de peines, de passions, et elle le dit et le répète : « J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. » Elle s’est souvent trouvée au bon endroit au bon moment, alors qu’elle a vu, depuis ses débuts au Théâtre Arcade, tant de comédiens se tromper.

Cette chance lui a permis d’apprendre son métier en compagnie de remarquables comédiens, une phrase à la fois. « Tout à fait le contraire de ma fille qui a commencé en jouant Gigi, merveilleusement, par ailleurs. » Janine avait tellement le trac pour Mireille, que cette soirée de première a probablement été la pire de sa vie.

Habitée par le feu sacré, à ses débuts, Janine jouait 14 fois par semaine : « Je ne te cache pas que la meilleure était la souffleuse. »

Janine Sutto en 1956, photographiée par Annette et Basil Zarov

Janine Sutto en 1956, photographiée par Annette et Basil Zarov

Photo : Annette et Basil Zarov

Pleine d’humour et de dérision face à un métier qu’elle a pris au sérieux sans pour autant se prendre la tête. « On avait 20 ans », dit-elle.

En 1947, elle a pris le bateau pour la France et le train pour Paris. C’est là qu’elle a fait la connaissance des Gascon, Roux et compagnie qui plus tard ont créé le Nouveau Monde. C’était la misère. Les artistes qu’ils étaient dînaient quotidiennement avec la pauvreté. Mais à table, ça rigolait. Ils étaient heureux.

Elle a eu une carrière, mais au début, c’en était une de survivance. « On se lançait dans le vide. » Mais elle et ses camarades ne lâchaient pas. Ils s’accrochaient à leur passion, le théâtre. Elle ne rêvait pas d’être une star, mais elle avait autour d’elle des hommes qui la voyaient dans tout. Là encore, la chance.

Félix, Aznavour, Trenet

De toutes les périodes de sa vie, celle à ses yeux qui reste la plus belle, c’est certes celle où le père de ses filles, Henry Deyglun, et elle vivaient à Vaudreuil, sur le bord du lac des Deux Montagnes. Ils y sont restés une dizaine d’années, à deux champs de blé de Félix Leclerc. C’était la fête, la bohème, celle des Deyglun, de Leclerc, d'Aznavour, de Trenet, de Baulu, de Normand… « Chez nous, la maison était toujours pleine. Nous étions une poignée de créateurs liés d’abord par l’amitié. »

En l’écoutant raconter, on aurait voulu y être, partager avec ces grands noms le temps de quelques chansons.

Elle parle de Félix qu’il fallait prendre comme il était, qui venait quand le cœur le lui disait, qui traînait sa guitare, mais qui, foncièrement, n’avait besoin de personne. Un solitaire qui n’avait que très peu besoin des autres.

Elle a connu plusieurs époques, mais c'est celle d’aujourd’hui, la vieillesse, qui lui apparaît comme la plus cruelle.

Heureusement que ça vient graduellement, sinon, si ça arrivait d’un coup sec, personne n’y résisterait. C’est pire que les guerres.

Janine Sutto

Elle rappelle que de Gaulle, citant Chateaubriand, avait dit que « la vieillesse est un naufrage », en y rajoutant que « ce qui est pénible, c’est qu’il n’y a pas de survivant ».

Janine Sutto personnifie Margot dans « Maman chérie » en 1997.

Janine Sutto personnifie Margot dans « Maman chérie » en 1997.

Photo : Radio-Canada/Jean Bernier

La vieillesse, c’est aussi une humiliation, celle de ne plus pouvoir poser les gestes du quotidien, celle de dépendre des autres. En attendant, elle vit encore seule dans cet  immeuble coin Queen Mary et Côte-des-Neiges.

« Mais maintenant, c’est assez! » Elle parle sans pudeur de la mort que, pour ainsi dire, elle souhaite. Tout le monde a peur de mourir.

C’est assez la vie, mais je ne peux pas croire qu’il n’existe pas, de l’autre côté, l’âme et nécessairement ça m’amène à Dieu.

Janine Sutto

L’entretien n’est pas triste, rassurez-vous. Elle y parle du bonheur d’avoir pu pratiquer son métier toute sa vie. Elle y parle de ses amours. Elle y parle aussi de son ami Gilles Latulippe. Elle y parle bien sûr de ses filles, de Mireille et de Catherine, qui fut pour elle la douleur, mais aussi le plus beau cadeau que Dieu lui ait fait. Et elle n’oublie pas ses petits-enfants qu’elle adore et qui l’adorent.

Écoutez Janine Sutto; c’est probablement une des plus touchantes rencontres de ma carrière.

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