•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L’acidification des océans menace les huîtres de la côte ouest

Les employés de Taylor Shellfish ouvrent les huîtres récoltées la veille, 8 heures par jour.
Les employés de Taylor Shellfish ouvrent les huîtres récoltées la veille, 8 heures par jour. Photo: Benoît Ferradini/Radio-Canada
Radio-Canada

En 2007, les ostréiculteurs de l'État de Washington aux États-Unis ont commencé à remarquer que leurs huîtres mouraient grand nombre. Des chercheurs ont établi que ces morts sont causées par l'acidification des océans, qui sont 30 % plus acides qu'il y a 200 ans. Aujourd'hui, les ostréiculteurs doivent rivaliser d'imagination pour faire survivre leurs huîtres.

Un reportage de Benoît Ferradini pour La Semaine verteTwitterCourriel

Il fait nuit noire dans l'anse Bowman, un soir de février. La scène se déroule dans la péninsule Olympic, un dédale de criques et de bras de mer au bord de l'océan Pacifique, dans l'État de Washington. C'est marée basse, et c'est l'heure de récolter les huîtres de Taylor Shellfish, le plus important producteur américain. Les employés ramassent à la fourche des huîtres boueuses qui viennent de passer un ou deux ans au fond de la baie.

Comme chaque soir, Britanny Taylor, bottes aux pieds et lampe sur le front, supervise ses employés. Elle représente la cinquième génération d'ostréiculteurs dans cette entreprise familiale, implantée dans l'État de Washington depuis 120 ans.

Taylor Shellfish a survécu à bien des crises, mais l'acidification de l'océan est l'une des plus importantes. Un fléau qui menace les huîtres les plus jeunes, mais pas celles récoltées ce soir. « Elles sont déjà plus résistantes, avec une coquille plus épaisse. Le défi, c'est de les faire arriver sur la plage! » dit Britanny Taylor.

Britanny Taylor inspecte la récolte d'huîtres du Pacifique. Elle représente la cinquième génération d'ostréiculteurs chez Taylor Shellfish.Britanny Taylor inspecte la récolte d'huîtres du Pacifique. Elle représente la cinquième génération d'ostréiculteurs chez Taylor Shellfish. Photo : Benoît Ferradini/Radio-Canada

La naissance des huîtres : tout un défi

L'acidité de l'eau de mer ne menace pas les huîtres déjà formées. En revanche, elle peut être mortelle pour les bébés huîtres, surtout dans les 24 heures suivant l'éclosion. L'acide carbonique présente dans l'eau fait fondre la coquille des huîtres.

« C'est une des phases les plus sensibles au niveau de l'acidification des océans », explique Benoit Eudeline, le directeur scientifique de Taylor Shellfish, « puisque ce qui est important de connaître, c'est qu'un oeuf se développe en une larve en 24 heures, et ces larves elles ont déjà une coquille très substantielle, plus de 50 % du poids de la larve est fait de coquille ». Et si les larves ne parviennent pas à former cette coquille, elles risquent de ne pas survivre.

En 2007, des dizaines de millions de larves d'huîtres sont mortes dans les fermes de l'État de Washington.

« C'étaient des problèmes qui ont continué pendant un mois, deux mois, trois mois, et au début pour dire la vérité on n'avait aucune idée de ce qui se passait », se souvient Benoit Eudeline. Plus récemment, l'hécatombe s'est poursuivie et a touché d'autres mollusques, avec notamment, en 2014, la mort massive de jeunes pétoncles dans une ferme de l'île de Vancouver.

Tableau de l'évolution des larves en eaux acides. Photo : Radio-Canada

Un taux d'acidité record en 20 millions d'années?

Aujourd'hui, Benoit Eudeline analyse l'eau de mer pompée dans son écloserie 24 heures sur 24. Si elle est trop acide, des pompes diffusent du carbonate de sodium dans l'eau, ce qui aidera les jeunes huîtres à former leur coquille. En collaboration avec des chercheurs, il tente également de sélectionner une nouvelle variété d'huîtres, plus résistante en milieu acide.

Benoit Eudeline sait que ses huîtres sont à l'abri dans son écloserie, mais après trois semaines, il doit les transférer dans des fermes d'élevage en pleine mer. À ce stade, elles ne mesurent que quelques millimètres et pourraient encore être affectées par l'acidité. Car le problème, c'est que le pH de l'eau de mer ne fait que diminuer. Le pH, c'est la mesure de l'acidité de l'eau ; plus le pH est faible, plus l'eau est acide.

Depuis le début de la révolution industrielle, ce pH est passé de 8,2 à 8,1. Et d'ici 2100, il pourrait atteindre 7,8. Les océans n'auraient alors jamais été aussi acides depuis 20 millions d'années.

Les mesures prises par les ostréiculteurs pour contrer l'acidification aujourd'hui pourraient donc se révéler inutiles dans 10 à 20 ans, ce qui rend Benoit Eudeline pessimiste face à l'avenir. « On a pensé à toutes les options. Peut-être que dans 30 ans, les huîtres coûteront 10 fois plus cher parce que la seule solution pour élever des huîtres adultes, ça sera de les faire élever dans des conditions comme ici dans cette écloserie, dans des bacs fermés où vous pouvez contrôler les conditions. »

Benoit Eudeline, directeur scientifique de Taylor Shellfish, travaille sur un nouveau système de filtration pour améliorer la survie des huîtres dans son écloserie.Benoit Eudeline, directeur scientifique de Taylor Shellfish, travaille sur un nouveau système de filtration pour améliorer la survie des huîtres dans son écloserie. Photo : Benoît Ferradini/Radio-Canada

Une ostréicultrice devenue militante écologiste

Quant à Britanny Taylor, qui gère aujourd'hui l'entreprise familiale avec ses frères et soeurs, elle confie qu'elle ne cessera pas de se battre.

Son nouveau défi, c'est de transformer son entreprise en groupe de pression. Elle milite désormais pour le contrôle des émissions de gaz carbonique, et demande à ses employés d'aller à la rencontre du public pour parler de l'impact de l'acidification des océans.

« On ne peut pas se battre contre quelque chose que les gens ne connaissent pas. Plus on peut sensibiliser le public à l'acidification des océans, plus ça servira le monde, et notre industrie. Je pense que ça va devenir une bataille mondiale au fur et à mesure que ça empire. On a eu du mal avec les écloseries, mais on arrive à neutraliser l'acidité maintenant. Dans le futur, si on ne peut plus élever d'huîtres, on devra peut-être changer d'espèces. Mais on veut se battre jusqu'au bout. »

Des employés de Taylor Shellfish conditionnent les huîtres récoltées la veille.Des employés de Taylor Shellfish conditionnent les huîtres récoltées la veille. Photo : Benoît Ferradini/Radio-Canada

Un reportage à voir à La Semaine verte, le 19 mars

Colombie-Britannique et Yukon

Industrie des pêches