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L'enseignement clandestin du français au Manitoba sous la loi Thornton

Une école au Manitoba vers 1935.

Photo : Archives provinciales du Manitoba

Radio-Canada

Il y a 100 ans, le gouvernement du Manitoba abolissait le système d'écoles bilingues. Avec l'adoption de la loi Thornton le 10 mars 1916, l'enseignement du français est devenu illégal dans la province. Dans certaines écoles toutefois, on continuait de faire vivre la langue clandestinement, malgré l'interdiction. 

Un reportage de Camille Gris RoyTwitterCourriel

« On entendait toujours des histoires de nos grands-parents qui disaient : "oh! il fallait qu'on cache nos livres!" », raconte Dominique Legal, élève de 12e année au Collège Louis-Riel à Winnipeg. « Mon arrière grand-mère était une enseignante et elle disait à ma grand-mère qu'il fallait faire attention à l'inspecteur qui venait », ajoute Samuel Kornachuk, un camarade de 11e année.

Dans les familles franco-manitobaines, les souvenirs de ce type sont nombreux : des générations d'enfants ont été scolarisées sous la loi Thornton.

La loi Thornton

Loi scolaire adoptée par le gouvernement libéral de Tobias Crawford Norris en 1916, la loi Thornton (Thornton Act) - du nom du ministre de l'Éducation - supprime les écoles bilingues au Manitoba et abolit du même coup l'enseignement en langue française. La loi rend l'instruction primaire en anglais obligatoire pour les enfants de la province.

Normand Boisvert et Roger Legal ont bien connu cette réalité, d'abord comme élèves. Les deux hommes ont ensuite oeuvré dans le domaine de l'éducation et ont été des acteurs clés dans le combat pour l'enseignement en français au Manitoba.

Roger Legal (à g.) et Normand Boisvert

Roger Legal (à g.) et Normand Boisvert

Photo : ICI Radio-Canada

« On savait à peu près pas l'anglais. Le professeur s'efforçait de parler anglais parce que c'était la langue qu'il fallait utiliser », se souvient Normand Boisvert, qui allait à l'École Saint-Louis près de Notre-Dame-de-Lourdes. À l'époque dans son village, comme chez Roger Legal à Sainte-Geneviève, le français dominait.

Nous on avait deux familles de langue anglaise, mais ça ne prenait pas de temps qu'on les francisait. C'était l'antipode de ce qu'on vit aujourd'hui.

Roger Legal

Les deux hommes disent avoir fait partie des cas chanceux. « Plusieurs [de nos enseignantes] étaient québécoises, raconte Roger Legal, donc elles se débrouillaient assez mal en anglais elles-mêmes. De sorte que nous - on était dehors de la loi sans doute à cet égard - y a beaucoup qui se passait en français. »

Un dévouement pour la survie du français

L'Association d'éducation des Canadiens-français du Manitoba (AECFM).

L'Association d'éducation des Canadiens-français du Manitoba (AECFM).

Photo : SHSB16714A/Société historique de Saint-Boniface

Pour garder leur langue malgré l'interdiction en vigueur, les francophones du Manitoba ont pu compter sur un réseau de personnes dévouées. L'Association d'éducation des Canadiens français du Mantioba, fondée en 1916 en réaction à loi Thornton, a servi de ministère de l'Éducation parallèle pour les francophones jusqu'à ce que le français soit rétabli comme langue d'enseignement à la fin des années 1960.

Les membres de l'association, surtout des enseignants, acceptaient d'oeuvrer dans l'illégalité et de donner de leur temps bénévolement. « J'avais une enseignante qui s'appelait Élise Comte. De son temps, elle nous enseignait jusqu'à 17 h 30, au mois de mai [pour préparer] le concours français de l'AECFM », se souvient Normand Boisvert.

ll faut rendre un grand hommage à ces enseignants de cette période-là, post-1916. Ils devaient faire preuve d'un grand courage.

Roger Legal
Le rapport des inspecteurs du ministère à Saint-Pierre-Jolys, sous la loi Thornton.

Le rapport des inspecteurs du ministère à Saint-Pierre-Jolys, sous la loi Thornton.

Photo : Société historique de Saint-Boniface

Parmi les inspecteurs aussi, il y en avait qui choisissaient de « fermer les yeux ». Normand Boisvert se remémore ainsi l'inspecteur Lockhart. « Il était perçu comme étant un type raisonnable. Mais ce n'était pas le cas pour tous. »

Pour des générations d'enfants, c'est plutôt l'anglais qui a pris le dessus avec le temps. Normand Boisvert croit que la situation serait différente aujourd'hui si la loi Thornton n'avait pas existé. « On aurait beaucoup plus de francophones, moins qui auraient perdu leur langue. »

En 1915, avant la loi, on comptait 126 écoles françaises au Manitoba. Un siècle plus tard, ce nombre est tombé à 24 établissements. 

Changement progressif

Des élèves lors de l'inauguration de l'École communautaire la Voie du Nord à Thompson, au Manitoba

Photo : ICI Radio-Canada/Trevor Lyons

En 1967, le gouvernement Roblin adopte la loi 59 qui permet l'enseignement en français dans les écoles à 50 % du temps. Puis en 1970, le premier ministre Ed Schreyer rétablit le statut du français comme langue d'enseignement au même titre que l'anglais dans la province.

À partir de là, un réseau d'écoles françaises se reconstruit progressivement, non sans réticences. « Ça n'a pas été facile, indique Normand Boisvert, parce qu'en ce temps là on voyait ça comme si on commençait un peu à séparer les élèves, comme si les francophones, on va les regrouper dans une classe. »

C'est venu encore plus difficile lorsqu'on a commencé à parler d'avoir des sections françaises, et encore plus quand on a parlé d'écoles. Là, c'était vu comme étant un peu de la ségrégation.

Normand Boisvert

« Certains parents ou grands-parents qui n'étaient pas forts en anglais voulaient absolument que leurs enfants, eux, puissent posséder leur anglais parfaitement pour être capables de se tailler une place dans le monde de l'emploi », souligne à son tour Roger Legal.

Une affiche de la Division scolaire franco-manitobaine, apposée sur un mur extérieur de l'école élémentaire Précieux-Sang, dans le quartier Saint-Boniface de Winnipeg

Une affiche de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM), apposée sur un mur extérieur de l'école élémentaire Précieux-Sang, dans le quartier Saint-Boniface de Winnipeg

Photo : Ralph-Bonet Sanon

Peu à peu, certaines écoles sont transformées et des nouvelles sont créées. En 1994, la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) voit le jour.

Aujourd'hui, le droit à une éducation en langue française est acquis et de nouvelles réalités ont fait surface : l'anglais très présent à l'extérieur des salles de cours, l'immersion française en pleine expansion (Nouvelle fenêtre), et une francophonie diverse et moderne.

Normand Boisvert croit que dans tous les cas, il faut aller chercher ceux qui sont attirés par le français. « Il y a des gens qui sont extrêmement embarqués sur la francophonie et je crois qu'on doit aujourd'hui en 2016, les attirer, ces élèves-là qui veulent vivre en français. »

100 ans de la loi Thornton: le reportage de Camille Gris Roy

Manitoba

Éducation