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Qui est le patron de Gregory?

Gregory Charles
Photo: Nicolas Marcoux
Franco Nuovo

Il n'est pas facile à arrêter. Son agenda est chargé. Pour l'avoir à nous un moment, il faut s'y prendre longtemps à l'avance, comme ça a été le cas pour cette rencontre en 50 minutes, pendant laquelle il parle abondamment et se livre généreusement.

Un texte de Franco NuovoTwitterCourriel

Gregory Charles, d'ailleurs, ne fait jamais les choses à moitié.

Pianiste, animateur, propriétaire d'une radio classique, chanteur, chef de chœur, philanthrope et entrepreneur, il s'y applique avec la même énergie.

C'était son destin? Peut-être. En tout cas, petit garçon, il était plutôt oisif; curieux, intéressé par tout, mais oisif.

Un professeur lui a d'ailleurs dit un jour : « Dans la vie, il y a deux sortes de gens, ceux qui construisent des gratte-ciel et ceux qui construisent des villes. » Lui n'a jamais été si sûr de pouvoir ériger des gratte-ciel.

À son baptême, ses parents lui ont donné le nom de Gregory, en hommage à Gregory Peck, mais aussi au pape Grégoire, qui a grandement contribué à l'abolition de l'esclavage.

gregory_charles_vintage2Gregory Charles Photo : Radio-Canada

Il parle toujours beaucoup de ses parents, à qui il voue un culte et un amour sans borne. Sa mère qui, pour emprunter ses propres mots, a choisi d'être une caporale en chef autoritaire, lui a appris à bien faire ce qu'il entreprenait et à ne pas bâcler.

Son père, originaire de Trinidad, est quant à lui parti un jour étudier aux États-Unis. C'était les années 60. Il y est arrivé en pleine effervescence des droits civiques et a milité au sein du mouvement de Martin Luther King. Pas banal, avouons-le. C'est cet engagement d'ailleurs qui lui a permis de venir au Canada en 1965 pour donner une conférence. Il adorait la musique, la danse aussi. Il est donc parti un soir au Copacabana et « il s'est enfargé dans ma mère », dit Gregory. Cette rencontre a changé complètement son parcours. C'est fou ce que l'amour peut faire.

Oui, ces parents convenaient tout à fait à l'enfant qu'il était et lui ont vite fait comprendre que « le patron de Gregory Charles était seulement Gregory Charles », que c'est lui qui décidait, qui choisissait et qui assumait ses décisions.

Peut-être est-ce ce qui explique ce que je suis devenu.

Gregory Charles

Le racisme, bien sûr, il l'a croisé à quelques occasions sur sa route. Il ne s'est toutefois jamais senti ostracisé, sauf peut-être adulte, au moment de ses premiers pas dans l'industrie du spectacle.

Il est né dans un Québec blanc aux yeux bleus. « Sérieusement, raconte-t-il, petit, je croyais qu'il n'y avait que deux noirs au Québec. » Stanley Péan, qui vivait au Saguenay, qu'il ne connaissait pas encore et dont on lui parlait, et lui, Gregory Charles.

Gregory Charles dans « Vazimolo » en 1994Gregory Charles dans « Vazimolo » en 1994 Photo : Radio-Canada

Il lui est aussi arrivé de se dire, par exemple, que sa mère, qui était blanche, ne comprenait peut-être pas la réalité d'un Noir. Or, plutôt que de traiter la situation comme s'il s'agissait uniquement d'une question raciale, sa mère a misé sur la différence. Elle ne s'est pas trompée.

Gregory se réjouit de raconter encore et toujours cette anecdote qui montre à quel point l'intelligence et le gros bon sens étaient présents chez les Charles.

En première année, un soir, il est rentré de l'école, malheureux, parce qu'on l'avait traité de « nigger black ».

Ma mère m'a renvoyé en classe le lendemain avec un béret sur la tête. On s'entend qu'à la fin des années 60, on ne portait pas beaucoup le béret. Je me suis fait niaiser pendant des semaines. Du coup, le "nigger black" avait disparu. C'était une façon pour ma mère de me montrer que ce n'était pas la couleur de la peau, mais bien la différence au groupe qui provoquait la "ségrégation".

Gregory Charles

Là encore, on lui a répété ce qu'il répète lui-même à sa fille Julia aujourd'hui : Qui est le patron de Gregory (Julia)?

Il n'est pas, vous l'aurez compris, dans l'apitoiement. Il craint même davantage l'apitoiement que le racisme.

Au cours de cet entretien, qui aurait pu durer des jours, il a aussi parlé de notre société. Il est convaincu que notre civilisation touche à sa fin. Il suffit selon lui de regarder ce qui s'est passé au cours des 50 dernières années en Occident pour le prévoir. Il compare cette période à celle de l'Empire romain en déchéance. À son avis, nous sommes passés, tout comme les Romains de l'Empire, d'une élévation de l'esprit aux courses de chars.

À Radio-Canada, dit-il, nous sommes aussi passés de l'opéra, des télé-théâtres aux courses de chars les dimanches après-midi.

Gregory Charles

Nous traversons l'ère des combats de gladiateurs : le UFC, La voix... « C'est le principe de ce qui passe ou ne passe pas. »

Or, vers la fin de cette discussion, après avoir abordé aussi la spiritualité, la religion, la pratique et l'éducation - et c'est probablement le moment le plus touchant de cette rencontre - Gregory revient sur ses parents, sur sa mère qui a souffert d'Alzheimer et sur son père qui a tout quitté pour cette femme qu'il a tant aimée.

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