•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Poutine montré du doigt pour l'assassinat de l'ex-espion russe Alexandre Litvinenko

Alexander Litvinenko à Londres, en 2002

Photo : La Presse canadienne / AP/ALISTAIR FULLER

Radio-Canada

Le président russe Vladimir Poutine a « probablement » approuvé l'assassinat par ses services secrets de l'ancien espion russe Alexandre Litvinenko, conclut une enquête publique britannique. L'affaire envenime d'ores et déjà les relations entre Londres et Moscou.

Alexandre Litvinenko est mort à Londres le 23 novembre 2006, trois semaines après avoir ingéré à son insu du polonium-210, une substance radioactive. Ardent critique du gouvernement de Vladimir Poutine, il enquêtait alors sur la mort de la journaliste d'enquête russe Anna Politkovskaïa, assassinée quelques semaines plus tôt.

Dans un livre publié en 2003, il avait aussi accusé des agents des services secrets russes, le FSB, d'être derrière des attentats à la bombe qui avaient fait plus de 300 morts en Russie, en 1999. Ces attaques, qui avaient été imputées aux indépendantistes tchétchènes, avaient déclenché la deuxième guerre de Tchétchénie.

« Je suis certain que M. Litvinenko n'a pas ingéré le polonium-210 par accident ni pour se suicider. Je suis sûr, par contre, qu'il a été délibérément empoisonné par d'autres », affirme le juge britannique Robert Owen dans son rapport de 328 pages.

Selon lui, les deux hommes responsables du meurtre sont Andreï Lougovoï, un ancien agent des services secrets russes aujourd'hui député d'un parti nationaliste, et un ex-soldat de l'Armée rouge devenu homme d'affaires, Dmitri Kovtoun.

Je suis sûr que MM. Lougovoï et Kovtoun ont mis le polonium-210 dans la théière au Pine Bar le 1er novembre 2006. Je suis également sûr qu'ils l'ont fait dans l'intention d'empoisonner M. Litvinenko.

Extrait du rapport Owen

« Je suis sûr que les deux hommes avaient fait une précédente tentative d'empoisonnement contre M. Litvinenko, également en utilisant du polonium-210, lors d'une rencontre [au siège de la compagnie de gestion de la sécurité et des risques] Erinys le 16 octobre 2006 », écrit-il.

Dmitri Kovtoun (gauche) et Andreï Lougovoï (droite), au terme d'une entrevue accordée à une radio russe en 2007 au sujet de l'affaire Litvinenko.

Dmitri Kovtoun (à gauche) et Andreï Lougovoï, au terme d'une entrevue accordée à une radio russe en 2007 au sujet de l'affaire Litvinenko.

Photo : Getty Images / Pavel Zelensky

« Quand M. Lougovoï a empoisonné M. Litvinenko, il est probable qu'il l'ait fait sous la direction du FSB. J'ajouterais que je considère ceci comme une forte probabilité. J'ai découvert que M. Kovtoun avait également pris part à l'empoisonnement. Je conclus donc qu'il agissait également sur ordre du FSB. »

La responsabilité de l'État russe mise en cause

Le juge Owen souligne que du polonium-210 ne peut être fabriqué que dans un réacteur nucléaire, ce qui laisse à penser que MM. Lougovoï et Kovtoun agissaient pour le compte d'un État plutôt que d'une organisation criminelle. Selon lui, le poison « pourrait » provenir de l'usine nucléaire russe d'Avangard, proche de Nijni Novgorod.

En me basant sur tous les éléments de preuve et d'analyse à ma disposition, j'ai découvert que l'opération du FSB avait probablement été approuvée par M. Patrouchev [Nikolaï Patrouchev, ex-chef du FSB], mais aussi par le président Poutine.

Extrait du rapport Owen

Il y a de « fortes présomptions que l'État russe soit responsable de la mort de M. Litvinenko », insiste le magistrat. « Les preuves que je présente établissent clairement la responsabilité de l'État russe dans la mort de M. Litvinenko », ajoute-t-il.

Robert Owen évoque également « une dimension personnelle dans l'antagonisme entre MM. Litvinenko et Poutine », en soulignant que l'espion assassiné « avait lancé à plusieurs reprises des attaques personnelles contre le président Poutine, qui avaient culminé avec une accusation de pédophilie en juillet 2006 ».

Alexandre Litvinenko sur son lit d'hôpital, trois jours avant sa mort

Photo : CBC

Alexandre Litvinenko, âgé à l'époque de 43 ans, a connu une mort lente et atroce – une agonie de 22 jours, aux soins intensifs, dans un hôpital de Londres. Avant de mourir, il a raconté sa version des faits pendant huit heures à deux détectives de Scotland Yard. Il a été enterré à Londres, dans un cercueil en plomb, pour contenir les radiations.

Avec les renseignements qu'il a fournis, les policiers ont pu reconstituer la rencontre lors de laquelle il a bu la tasse de thé empoisonnée, au bar du Millenium Hotel, dans le centre de Londres. Les caméras de surveillance de l'hôtel montrent Litvinenko qui vient à la rencontre des deux présumés assassins.

Des conclusions « extrêmement dérangeantes » pour le gouvernement Cameron

La porte-parole du premier ministre britannique David Cameron a qualifié d'« extrêmement dérangeantes » les conclusions du rapport Owen. « Ce n'est pas une manière de se comporter, encore moins pour un pays qui est membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU », a-t-elle dit.

S'adressant aux députés britanniques, la ministre de l'Intérieur Theresa May a annoncé que le gouvernement a convoqué l'ambassadeur russe à Londres. Les avoirs d'Andreï Lougovoï et de Dmitri Kovtoun seront en outre gelés.

Ce rapport confirme ce que nous avons toujours cru, et ce que le dernier gouvernement travailliste croyait à l'époque de ce meurtre épouvantable, c'est-à-dire qu'il a été commandité par un État.

David Cameron, premier ministre du Royaume-Uni

La police britannique a de nouveau réclamé l'extradition des deux suspects, ce que Moscou a toujours refusé. « Il y a des mandats qui courent toujours concernant Andreï Lugovoï et Dmitri Kovtoun pour ce meurtre. Notre objectif restera de les traduire devant une cour de justice », a déclaré Scotland Yard dans un communiqué.

Présents pour le dévoilement du rapport, l'épouse et le fils de Litvinenko se sont réjouis que les circonstances de sa mort soient maintenant connues du grand public. Marina Litvinenko s'est dite heureuse que l'enquête publique prouve que son mari a dit la vérité sur son lit de mort.

« Je demande l'expulsion immédiate de tous les agents du renseignement russe du Royaume-Uni [...] basés à l'ambassade », a-t-elle lancé. « Je demande aussi l'imposition de sanctions et d'une interdiction de voyager contre les individus nommés, y compris M. Patrouchez et M. Poutine. »

La veuve d'Alexandre Litvinenko, Marina, et son fils, Anatoly, en conférence de presse après la présentation du rapport

La veuve d'Alexandre Litvinenko, Marina, et son fils, Anatoly, en conférence de presse après la présentation du rapport.

Photo : Toby Melville / Reuters

Selon le journal The Guardian, des diplomates britanniques ont demandé au premier ministre Cameron de ne pas décréter d'autres sanctions ou représailles contre la Russie, afin de ne pas compromettre les pourparlers sur le conflit en Syrie.

L'enquête britannique est une « blague », estime le Kremlin

La diplomatie russe a dénoncé une enquête « politiquement orientée » destinée à « salir » l'image de la Russie. Moscou a toujours nié toute implication dans cette affaire.

« Il n'y avait pas de raisons de s'attendre à ce que le rapport final sur cette enquête politiquement orientée et manquant extrêmement de transparence [...] soit objectif et impartial », a déclaré la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, dans un communiqué.

« Le but était clair dès le début : salir la Russie, salir ses représentants officiels et son gouvernement », a-t-elle poursuivi, lors de sa conférence de presse hebdomadaire.

Le Kremlin est allé encore plus loin en jugeant que l'enquête britannique s'apparentait à une « blague ». « Visiblement, on peut relier ça à l'élégant humour britannique », a déclaré aux journalistes le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Quant aux agents montrés du doigt dans le rapport du juge Owen, ils ont démenti toute implication dans la mort d'Alexandre Litvinenko. 

« Les accusations contre moi sont absurdes [...] Les résultats de l'enquête démontrent une nouvelle fois la position antirusse et l'étroitesse d'esprit de Londres », a déclaré Andreï Lougovoï à l'agence de presse Interfax.

« Le juge Robert Owen ne pouvait tirer d'autres conclusions que celles basées sur des preuves falsifiées et fabriquées de toutes pièces », a de son côté réagi Dmitri Kovtoun.

Une enquête tardive

L'enquête publique du juge Owen a été lancée en juillet 2014, après une volte-face du gouvernement Cameron. Un an plus tôt, Londres avait refusé d'aller de l'avant, comme le réclamait nul autre que Robert Owen, qui avait été le médecin légiste dans ce dossier.

M. Owen, également magistrat, réclamait cette enquête en faisant valoir que les premières investigations n'avaient pas permis d'établir pleinement la vérité, car le gouvernement n'avait pas souhaité divulguer certaines informations confidentielles.

Le gouvernement avait été accusé de vouloir apaiser ses relations avec le Kremlin. Theresa May avait d'ailleurs reconnu que l'amélioration des liens entre Londres et Moscou, souhaitée par le premier ministre Cameron à son arrivée au pouvoir en 2010, avait été l'un des facteurs de sa décision, mais pas le principal.

Le ton avait changé en raison de la crise ukrainienne et l'annexion de la Crimée par la Russie.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Associated Press

International