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Comment l'Allemagne fait-elle pour accueillir 1 million de réfugiés?

Des migrants syriens dans leur tente dans un camp de réfugiés en Allemagne

Des migrants syriens dans leur tente dans un camp de réfugiés en Allemagne

Photo : Reuters/Fabian Bimmer

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Début décembre, l'Allemagne a accueilli son millionième réfugié depuis le début de l'année. Le pays peut-il tenir ce rythme et intégrer tous ces nouveaux venus à la société?

Un texte d'Alexandra SzackaTwitterCourriel

« Pour notre pays, qui est riche, 500 000 réfugiés ou même 1 million, ce n'est pas un problème, affirme Wolfgang Kaschuba, professeur à l'Université Humboldt de Berlin et spécialiste des migrations. Ce n'est pas un problème économique ni social. »

Selon lui, il y a en Allemagne une véritable « culture de bienvenue » qui est née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand 12 millions de personnes dont les racines étaient allemandes se sont déplacées de l'est de l'Europe vers l'Allemagne fédérale. Des migrants que le pays a dû intégrer, malgré ses difficultés économiques et sociales d'après-guerre. Le professeur Kaschuba ajoute que le problème est plutôt logistique, à cause des nombres jamais vus auparavant.

Gérer l'afflux des réfugiés

On s'en rend compte très rapidement en visitant le centre d'accueil des réfugiés à Berlin, appelé Lageso. Entre 1000 et 1500 personnes s'y présentent chaque jour pour s'enregistrer, obtenir un statut, et de l'aide financière ou médicale. La plupart passent la nuit sur le trottoir, espérant être les premiers dans la file où ils doivent attendre pendant des heures.

La grande majorité repart bredouille. Seulement 200 dossiers par jour peuvent être traités. C'est largement insuffisant. Un immense chaos règne autour et sur le terrain du centre, qui a du mal à répondre à la demande.

« Nous sommes tous fatigués » , avoue Sylvia Kostner, porte-parole de Lageso.

Nous travaillons 10 à 12 heures par jour. Les réfugiés sont trop nombreux. Notre personnel doit travailler beaucoup plus qu'au cours des dernières années.

Une citation de :Sylvia Kostner, porte-parole de Lageso

Locaux de la Stasi et villages

Devant cet afflux sans précédent, les autorités réquisitionnent centres sportifs, anciens aéroports désaffectés et écoles. À Berlin, même le siège de l'ancienne police secrète est-allemande, la redoutable Stasi, accueille aujourd'hui plusieurs milliers de réfugiés.

Le gouvernement allemand tente aussi de décentraliser le fardeau. C'est ainsi qu'on se retrouve devant des situations aussi incongrues que ce camp de réfugiés qui abrite aujourd'hui près de 700 personnes dans des baraques d'un ancien centre de formation, situé dans un village de 102 habitants, à Sumte, une centaine de kilomètres au sud-est de Hambourg.

Prisonniers du village où il n'y a ni magasin, ni café, ni école, les migrants de 25 nationalités différentes dorment à même le sol, sur des matelas, à 30, 40 par salle. Tout est plutôt propre, les enfants disposent d'une garderie où les éducatrices allemandes tentent tant bien que mal de communiquer avec eux avec des signes.

Mais les familles sont séparées (il y a des dortoirs pour les hommes et pour les femmes et enfants), et les gardes de sécurité, nombreux et omniprésents. Les gens sont désoeuvrés, visiblement anxieux de voir leurs dossiers d'asile traités au plus vite.

De l'espoir au découragement

« Quand j'ai mis le pied sur le sol allemand, j'ai senti que je commençais une vie nouvelle », dit Abdullah Alarnaout, 29 ans, originaire de Damas. Vivre en plein milieu de la campagne allemande, loin de tout, ne semblait pas lui poser de problème, d'autant plus qu'on lui a dit que ça ne durerait que quelques mois. Le fait qu'il ait décroché un petit emploi (il accompagne les réfugiés dans leurs expéditions, en navette, vers le centre commercial situé à quelque cinq kilomètres) contribuait sans doute à son optimisme.

Jusqu'au jour où il nous a envoyé une vidéo et une série de courriels désespérés, alors que nous étions déjà rentrés à Montréal. « Nous en avons assez de vivre loin de tout, sans école pour les enfants, sans savoir quand nous aurons un véritable statut », écrivait-il. Il disait que les réfugiés à Sumte avaient l'impression d'avoir quitté une prison pour se retrouver dans une autre. Sur la vidéo on peut voir les pensionnaires du centre d'hébergement chahutant les autorités.

La société allemande reste ouverte

Malgré les manifestations maintenant hebdomadaires du mouvement Pegida, ou Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident, à Dresde où il est né, mais aussi dans d'autres villes du pays, la société allemande dans son ensemble s'est montrée extrêmement ouverte à l'égard des réfugiés.

Des milliers d'initiatives citoyennes ont permis de pallier les insuffisances et les lenteurs de l'administration. Les violences à l'égard des migrants, les incendies des refuges sont demeurés des phénomènes très rares. Dans la région de Sumte, où le projet de déplacement de centaines de réfugiés a soulevé un tollé, quelqu'un a pris la peine de camoufler le « pas » sur les graffitis « Réfugiés pas bienvenus ».

Accueillir une famille de six personnes chez soi

Thomas Kunstler et la famille syrienne qu'il accueille chez lui. Photo : ICI Radio-Canada

Des cas comme celui de Thomas Kunstler, militant du Parti des verts, ne sont pas rares. Ce chef de cabinet d'un député vert au Bundestag, le parlement allemand, accueille dans son modeste quatre pièces au centre de Berlin une famille de six personnes, originaire de Homs, en Syrie. Il ne sait pas combien de temps ils vont rester avant de recevoir l'aide financière de l'État et de trouver un logement abordable.

C'était pour moi une question d'humanité.

Une citation de :Thomas Kunstler

« Ce que l'Allemagne fait n'aurait pas été possible sans les centaines d'Allemands qui, jour après jour, donnent des cours de langue, s'investissent à tous les niveaux », constate Ulrike Guérot.

Cette maturité de la société allemande, le fait que les partis d'extrême droite et des mouvements comme Pegida restent très marginaux, a aussi un fondement économique. On estime que les 15 milliards de dollars que va coûter l'intégration de tous ces réfugiés ont déjà commencé à faire l'effet d'une mini-relance économique en Allemagne. D'ailleurs, le pays reste la première puissance d'Europe et son budget sera équilibré cette année, pour la première fois en 45 ans.

Le pari d'Angela Merkel

En ouvrant les frontières de son pays, Angela Merkel n'était pas sans savoir que l'intégration d'un si grand nombre de réfugiés ne serait pas chose facile. Elle l'a d'ailleurs répété au congrès de son parti, le lundi 14 décembre : « L'Allemagne peut-être dépassée. » Mais elle a refusé de fermer les frontières. Les délégués lui ont réservé une longue ovation.

Ulrike Guérot, directrice de l'European Democracy Lab, un groupe de réflexion à Berlin, trouve que la chancelière allemande a fait preuve d'un énorme courage politique en ouvrant, fin août, la porte du pays à tous ceux qui désiraient y venir. « Elle s'est opposée aux ténors de son propre parti (CDU, centre droit), ajoute Guérot, elle est beaucoup plus soutenue par l'opposition que par son propre parti actuellement. »

Désignée personnalité de l'année par le magazine Time, Angela Merkel vient de fêter ses 10 ans au pouvoir.

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