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L'auteur André Marois

L'auteur André Marois

Photo : Allen McEachern

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Un enfant de 11 ans parle de son meilleur ami, qu'il admire, même s'il ne comprend pas pourquoi celui-ci refuse de parler. Ce dernier souffre de mutisme volontaire. Un texte sensible destiné à un public jeunesse, inspiré par une résidence dans une école primaire de Saint-Michel.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Héros sans mots

Mon meilleur ami s'appelle Georges et il ne parle jamais.
Il n'est pas muet ni fou. Et sa mère ne lui a pas coupé la langue.
C'est juste qu'il ne dit jamais rien.
Enfin, ça, c'est ce que je croyais.
Parce qu'en vérité, Georges sait très bien parler et il le fait parfois, mais jamais quand on est là.
Et surtout, jamais à l'école.

Quand je lui téléphone, il décroche, mais il ne répond pas. Moi, je sais que c'est lui à l'autre bout. Je reconnais sa respiration, son silence. Je lui dis ce que j'ai à lui dire, et je raccroche.

Georges et moi, on se connaît depuis la maternelle. Maintenant, on est en cinquième année.
Pendant la récréation, tout le monde rigole, joue au soccer et crie comme des malades.
Sauf Georges. Il court, il fait tout comme nous, mais aucun son ne sort de sa bouche.

Au début, je pensais qu'il était très timide. Il restait un peu à l'écart, baissait les yeux quand on lui parlait et se taisait. Notre professeure, madame Olga, essayait de le décoincer. Elle lui posait des questions en classe, mais il ne répondait jamais.
Il faisait le sourd.

Un soir, ma mère m'attendait à la fin de la journée. Georges nous a accompagnés pendant un bout, puis a grimpé les escaliers en courant, pour monter chez lui. On s'est envoyé la main comme d'habitude.
Ma mère lui a dit au revoir et comme les autres jours, elle a ajouté :

— Il n'est pas très bavard, ton ami.

Moi, je savais qu'il ne parlait jamais, mais ça ne servait à rien d'expliquer ça à ma mère, parce qu'elle n'aurait rien compris.
Sauf que cette fois-là, le père de Georges est sorti de chez eux au même moment où son fils entrait. Ils se sont percutés et ils ont ri.

Georges a ri!

J'ai fait « chut » à ma mère. On s'est cachés derrière un arbre et on a attendu.

Georges a descendu les marches avec son père.

— Alors, comment c'était aujourd'hui à l'école? lui a demandé son père.

— On a fait de la peinture. Il fallait dessiner un arbre.

Georges parlait!

— T'as dessiné quoi, comme arbre?

— Un chêne.

— Et comment t'as fait pour dessiner un chêne?

— Ben, c'est grand et vert, et les feuilles font des arrondis.

Avec ses doigts, il a montré à son père la forme des feuilles de chêne.

Ils ont continué à discuter. Ma mère et moi, on s'est regardés, vraiment étonnés.
Pourquoi Georges ne nous parlait pas, à nous? Qu'il jase avec son père, c'était normal. Qu'il se taise quand madame Olga l'interrogeait, je peux comprendre. Mais qu'il ne dise jamais un mot à son meilleur ami – moi – ce n'était pas logique.

Le lendemain, j'attendais Georges en bas du même escalier. Il a ouvert la porte, m'a cherché des yeux et m'a salué quand il m'a vu.
On a marché côte à côte, silencieux comme les autres matins.
Mais moi, j'étais en colère contre mon ami.

— À quoi ça ressemble, un chêne? lui ai-je demandé.

Il a froncé les sourcils. Il ne comprenait pas pourquoi je lui posais cette question bizarre et tout à coup, il a dû se souvenir de la discussion de la veille avec son père. Il s'est immobilisé. Il me regardait avec les yeux écarquillés.
Moi, j'attendais son explication.
Georges a haussé les épaules et il a marché devant moi.
Je n'étais pas content, mais pas plus avancé non plus.

Le reste de la matinée, je ne me suis plus occupé de Georges. Il était comme les autres jours, tranquille et muet.
À la récréation, je n'ai pas joué avec lui. Il observait les arbres. Il n'y a pourtant pas de chêne autour de notre cour.

Le soir, ma mère nous attendait.
On a marché jusqu'à chez Georges. Je racontais des niaiseries.
Arrivé devant chez lui, Georges s'est arrêté. Il a ouvert son sac d'école, en a sorti un dessin qu'il m'a tendu et a aussitôt grimpé les marches quatre à quatre.
Il avait dessiné une belle feuille de chêne avec sa forme allongée et son bord qui forme des ronds. Lobé, on dit.
Ma mère n'a pas commenté, pour une fois.

Le lendemain, j'attendais Georges et on est partis ensemble, comme avant. Pareillement pendant cinq ans, jusqu'à aujourd'hui.
Et il ne m'a jamais parlé.
Mais je m'en fous.
Parce qu'il est mon ami.


Héros et antihéros est une série littéraire thématique présentée en partenariat avec le Conseil des Arts du Canada.

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Photo : La Pastèque

André Marois est auteur de romans noirs pour adultes ainsi que de polars et romans de science-fiction pour les ados et les enfants. Aussi rédacteur, scénariste, conteur et chroniqueur, il a remporté de nombreux prix pour ses œuvres de fictions et ses chroniques, dont le Prix jeunesse des libraires du Québec (2013) pour Les voleurs de mémoire. Né à Créteil (France), il a été concepteur-rédacteur publicitaire à Paris avant de s'établir à Montréal en 1992. Il a remporté en 2015 avec Patrick Doyon un premier Prix littéraire du gouverneur général (GG) avec Le voleur de sandwichs, aussi finaliste du Prix TD de littérature pour l'enfance et la jeunesse 2015. Chronicle Books et Imazu ont acheté les droits pour sa publication en anglais et en coréen.

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