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Naufrage à Tofino: les sauveteurs autochtones frustrés par la Garde côtière

Épave du Leviathan II après le naufrage qui a fait 5 morts au large de Tofino

Épave du Leviathan II après le naufrage qui a fait 5 morts au large de Tofino

Photo : Bureau de la sécurité des transports du Canada

Radio-Canada

Après le naufrage du Leviathan II, qui a fait 5 morts et un disparu au large de Tofino, le rôle de la Garde côtière canadienne est remis en question par les membres des Premières Nations qui ont secouru les 21 survivants avant même l'arrivée des premiers sauveteurs officiels.

Un texte de Sophie RousseauTwitterCourriel
Clarence Smith, pêcheur Ahousaht, était le premier sur les lieux du naufrageAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Clarence Smith, pêcheur Ahousaht, était le premier sur les lieux du naufrage

Photo : Glen Kugelstadt - CBC

Quand Clarence Smith est arrivé sur les lieux du naufrage, investigant la source d'un éclair de fumée rouge, il a reconnu la coque retournée du Leviathan II et, alarmé de voir les passagers à l'eau, il a eu le réflexe de tous les marins du monde.

Il a saisi son émetteur radio de haute fréquence (VHF) et s'est branché sur le canal 16, la fréquence maritime utilisée dans le monde entier pour émettre des appels d'urgence ou de détresse. Et, tout en manoeuvrant son embarcation pour éviter les récifs et s'approcher des naufragés exténués, il a lancé un Mayday.

J'ai appelé la garde côtière, et ils ne me comprenaient pas, je ne sais pas pourquoi. J'ai essayé plusieurs fois de leur dire où j'étais, ils ne me recevaient pas.

Clarence Smith, pêcheur Ahousaht, premier arrivé sur les lieux du naufrage du Leviathan II

La Garde côtière n'a pas compris

En rouge, îlot Cleland, surnommé Bare Island, site du naufrageAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

En rouge, îlot Cleland, surnommé Bare Island, site du naufrage

Photo : Bureau de la sécurité des transports

Cependant, Clarence Smith est vite devenu frustré par son appel au canal 16, un canal VHF surveillé 24 heures sur 24 par la Garde côtière.

Le pêcheur avait beau dire qu'il y avait plusieurs personnes à la mer, l'interlocuteur de la Garde côtière ne comprenait pas où il était, lui faisait répéter plusieurs fois. « Je lui ai dit que j'étais à Bare Island, mais il ne savait pas où c'était ».

Comme il ne me comprenait pas, je n'allais pas perdre mon temps avec eux (Garde côtière). J'avais besoin d'aide tout de suite. J'ai coupé l'appel et me suis mis sur le canal 68, le canal utilisé par les gens de Ahousaht.

Clarence Smith, pêcheur Ahousaht, premier arrivé sur les lieux du naufrage

Le Canal 68, pouls de la communauté Ahousaht

Dans une région où le service cellulaire est peu fiable, le canal VHF 68 est le pouls de la communauté Ahousaht. « En mer, à la maison, on a tous notre récepteur VHF ouvert en continu sur ce canal », explique Clarence Smith.

21 des 27 passagers ont été rescapés après le naufrage du Leviathan II près de TofinoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

21 des 27 passagers ont été rescapés après le naufrage du Leviathan II près de Tofino

Photo : CBC

Sur la réserve Ahousaht, son appel au canal 68 a déclenché le plan d'urgence. Tous ceux qui avaient un bateau se sont mobilisés vers les lieux du naufrage.

Lorsque le Zodiac de sauvetage de la Garde côtière de Tofino est arrivé sur place, les membres de la Nation Ahousaht disent qu'ils avaient déjà secouru les 21 passagers survivants.


Cinq personnes sont mortes dans le naufrage. Un passager est toujours porté disparu. La première ministre Christy Clark a reconnu le travail des Ahousaht.

Sans les Ahousaht, il est certain qu'il y aurait eu moins de survivants.

Christy Clark, première ministre de la C.-B.

La Garde côtière relaie l'appel 7 minutes plus tard

Selon une chronologie des événements fournie par une porte-parole de la Garde côtière, Michelle Imbeau, le premier appel à l'aide a été reçu à 15 h 46.

Le zodiac de sauvetage rapide FRC 1 de la Garde côtière à TofinoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le zodiac de sauvetage rapide FRC 1 de la Garde côtière à Tofino

Photo : Garde côtière canadienne

C'est à 15 h 53, sept minutes plus tard, qu'a été diffusé l'appel à l'aide Mayday Relay par le Centre de communications de la Garde côtière basé à Prince Rupert. C'est aussi à ce moment-là que le Centre de coordination conjointe de sauvetage, basé à Victoria, a confirmé avoir reçu l'appel de détresse.

Toutefois, le personnel basé à la station de sauvetage de la Garde côtière de Tofino semble avoir intercepté l'appel de façon autonome, puisque, selon la chronologie fournie, à 15 h 51, le Zodiac de sauvetage rapide FRC1 de Tofino déclare être « en route » (underway to the scene), et sur place à 16 h 05.

La Garde côtière canadienne a décliné toute entrevue à ce sujet. 

Les appels radio sont traités à 1000 km de là

L'expérience de Clarence Smith illustre les risques que courent les marins de la région depuis que la garde côtière a fermé plusieurs postes de contrôle, déclare Jim Abram, qui a été gardien de phare sur la côte ouest pendant 25 ans.

Bougies laissées en hommages aux victimes du naufrage près de Tofino. Réserve Ahousaht de l'autre coté de la baieAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Bougies laissées en hommages aux victimes du naufrage près de Tofino. Réserve Ahousaht de l'autre coté de la baie

Photo : Sophie Rousseau

Aujourd'hui à la retraite, M. Abram connaît bien la région. En fait, il était sur la plage juste au sud de Tofino, ce dimanche-là. « Le lieu du naufrage, Bare Island, dit-il, tout le monde le connaît ici. On l'appelle comme ça parce que c'est un rocher nu, les navires y emmènent les touristes tous les jours voir les lions de mer ».

Mais ce n'est pas son vrai nom. Bare Island ne figure sur aucune carte. Et M. Smith ne connaissait pas le nom officiel de l'îlot, à l'ouest de Vargas Island : Cleland Island. 

Jim Abram croit que c'est ce qui explique pourquoi l'interlocuteur de la Garde côtière ne comprenait pas la position du naufrage. Parce que l'appel a été pris à Prince Rupert, à 1000 km de là.

Le poste de contrôle de Tofino : fermé en avril

Le port de TofinoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le port de Tofino

Photo : Sophie Rousseau

En avril, le gouvernement fédéral a fermé et démantelé le Centre de communication et de trafic maritime de la garde côtière de Tofino, qui était en fait basé dans le village voisin à Ucluelet. La fermeture du Centre de communications de Comox, aussi sur l'île de Vancouver, est prévue au début de 2016.

Les appels radio et la gestion du trafic maritime de toute la côte ouest sont centralisés à deux postes de contrôle, l'un à Victoria, l'autre à Prince Rupert.

« Mais il est impossible pour le personnel de Prince Rupert ou de Victoria de connaître tous les recoins de la côte », déplore Jim Abram.

Le poste de contrôle de Tofino était vital : le personnel connaissait les noms des endroits, les dangers locaux, qui appeler en cas d'urgence, où sont les bateaux de secours.

Jim Abram, gardien de phare à la retraite.
Les appels radio de toute la côte ouest sont traités par la Garde côtière à Prince Rupert et à VictoriaAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les appels radio de toute la côte ouest sont traités par la Garde côtière à Prince Rupert et à Victoria

Photo : Garde côtière canadienne

Et puis il y a le délai inhérent au protocole de la Garde côtière, ajoute Clarence Smith. Les appels radio interceptés par les antennes de Tofino et Ucluelet sont compressés et transmis par ligne téléphonique à Prince Rupert. Là le personnel décide s'il y a lieu d'avertir le Centre conjoint de coordination de sauvetage de la Garde côtière, basé à Victoria. Ce sont eux qui, à leur tour, décident quel navire envoyer sur les lieux. « C'est trop long », dit M. Smith.

J'ai participé à de nombreux sauvetages. Si on appelle la Garde côtière, il faut vérifier avec eux, être autorisé à partir. En restant entre nous, on peut partir tout de suite, sans attendre.

Clarence Smith, pêcheur Ahousaht, premier arrivé sur les lieux du naufrage

Une capacité de sauvetage autonome

C'est une des raisons pour lesquelles les Ahousaht sont moins enclins à faire officiellement partie de la garde côtière. « Ce qui serait idéal, dit M. Smith, serait d'avoir notre propre zodiac de sauvetage. Notre propre matériel. »

La première ministre Christy Clark avec le chef Ahousaht Greg Louie à TofinoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La première ministre Christy Clark avec le chef Ahousaht Greg Louie à Tofino

Photo : Sophie Rousseau

Un sentiment auquel font écho les autres nations autochtones de la région. Deb Foxcroft, la présidente du conseil tribal de la Nation Nuu-chah-nulth, réitère le besoin de mieux former et équiper les Premières Nations de la côte. Elle demande « de meilleurs appareils radio VHF, des jumelles infrarouges de vision nocturne, et surtout du personnel local, basé à terre, pour intercepter les communications VHF ».

Lorsque la première ministre de la Colombie-Britannique est venue exprimer sa gratitude à la Nation Ahousaht, le chef Greg Louie lui a rappelé que la communauté attendait toujours d'avoir un meilleur signal cellulaire, et du matériel aussi simple que des combinaisons de survie.

Nos sauveteurs n'ont même pas de combinaison de survie. Ils risquent leur vie pour aller sauver celle des autres.

Greg Louie, chef de la Nation Ahousaht

Christy Clark a promis à la Nation Ahousaht de les aider dans cette démarche, même si, souligne-t-elle, l'attribution de responsabilité ou de budget dans ce domaine relève surtout du gouvernement fédéral.

Informations récoltées avec la collaboration de Megan Thomas

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