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  • Exclusif
  • L'incroyable histoire d'une enseigne chère à Leonard Cohen

    L'enseigne Northeastern Lunch est visible sur la façade du 1001, Sainte-Catherine Est, au coin de Saint-Timothée
    L'enseigne Northeastern Lunch est visible sur la façade du 1001, Sainte-Catherine Est, au coin de Saint-Timothée Photo: Thomas Gerbet
    Radio-Canada

    Cachée depuis des décennies, l'enseigne d'un vieux restaurant montréalais du début du siècle dernier vient de refaire surface rue Sainte-Catherine, dans le cadre de travaux. Il s'agirait du dernier vestige de la chaîne de restaurants Northeastern Lunch qui avait inspiré Leonard Cohen pour l'un de ses premiers poèmes.

    Un texte de Thomas GerbetTwitterCourriel

    Les résidents et les habitués du quartier se sont toujours demandé quelles étaient ces lettres « CH » qui se cachaient derrière la devanture du peep-show, au coin des rues Sainte-Catherine Est et Saint-Timothée.

    Dans les derniers jours, le nettoyage des restes d'un incendie et le début de travaux de démolition auront amené la réponse. Il s'agit du Northeastern Lunch, une chaîne de restaurants populaires qui a connu un vif succès à partir de 1912 à Montréal.

    En février 2014, un incendie criminel dans une discothèque voisine a ravagé les commerces de l'immeuble, dont le peep-show et une pizzeria.

    Un camion de livraison des restaurants Northeastern Lunch vers 1930Un camion de livraison des restaurants Northeastern Lunch vers 1930 Photo : Musée McCord

    Entre les années 1910 et 1940, les Montréalais faisaient la file dans les nombreux établissements de la chaîne Northeastern Lunch pour manger une assiette de fèves au lard vendue 5 cents. Sur la rue Sainte-Catherine seulement, il y avait six Northeastern Lunch. D'autres étaient situés sur Saint-James ou encore au dernier étage de l'édifice Sun Life.

    Ces chansons confidentielles décrites par Leonard Cohen

    Leonard Cohen à environ 20 ansLeonard Cohen à environ 20 ans Photo : Folkways Records, 1957

    En 1954, à 20 ans, Leonard Cohen écrit un poème avec un titre en français, Les vieux. Il y décrit des hommes âgés de Montréal assis au Northeastern Lunch, « avec leurs nez ridés et leurs casquettes en tweed, blottis dans leurs manteaux épais » [traduction libre]. Il raconte que ces hommes se murmurent des « chansons confidentielles ». Il pourrait aussi s'agir de vieilles histoires que Leonard Cohen qualifie de « chansons », en raison de la musicalité des murmures.

    Première partie du poème « Les vieux » écrit par Leonard Cohen en 1954Première partie du poème «Les Vieux» écrit par Leonard Cohen en 1954 Photo : McClelland & Stewart, réédition 2006 (50e anniversaire)

    La publication du recueil de poèmes Let us compare mythologies, en 1956, a marqué le début de sa carrière artistique. Depuis, il a publié une douzaine de livres et une vingtaine d'albums.

    Une valeur patrimoniale

    Nous avons contacté Héritage Montréal, un organisme dédié à la défense du patrimoine. Il n'était pas au courant de la renaissance de cette enseigne. Après en avoir pris connaissance, le directeur Dinu Bumbaru estime qu'elle possède une importance patrimoniale, en tant qu'« archéologie commerciale ».

    Une telle enseigne en mosaïque, je n'en connais pas d'autres à Montréal.

    Dinu Bumbaru, directeur d'Heritage Montréal

    Selon Dinu Bumbaru, le propriétaire devrait conserver l'enseigne sur la façade. Le propriétaire de l'édifice s'engage d'ailleurs à « préserver l'enseigne et la façade ».

    L'arrondissement Ville-Marie indique avoir délivré le 31 mars un permis pour la rénovation de l'édifice, qui gardera sa vocation commerciale uniquement.

    Northeastern Lunch, enseigne en mosaïque Photo : Thomas Gerbet

    Selon le directeur d'Héritage Montréal, le fait que Leonard Cohen ait écrit un poème sur ce restaurant ajoute une valeur à l'enseigne.

    Leonard Cohen.Leonard Cohen. Photo : Invision/AP/Charles Sykes

    Ça démontre qu'on a encore beaucoup de choses à découvrir sur Montréal, c'est une forêt de secrets à découvrir.

    Dinu Bumbaru

    De nombreux témoignages à la suite de l'article, dont celui de Leonard Cohen lui-même

    Plusieurs lecteurs nous ont contacté pour partager leurs souvenirs. Louis Mondat, né en 1927, nous écrit dans un courriel qu'il se souvient avoir fréquenté le restaurant vers les années 1944-1945. « Je crois qu'il était situé rue St-Jacques Ouest. Ce que je commandais, c'était le meat sirloin. Je crois que le menu affiché était en anglais. Ce restaurant était genre cafétéria, ouvert 24 heures par jour, on se servait soi-même. Le prix de ce repas était plus ou moins 40 cents. Beaucoup de sans-abri s'y réfugiaient pour quelques heures. C'était propre et accueillant. »

    Le résident de Longueuil Jacques Lefebvre, né en 1934, se souvient de l'intérieur de ce style de restaurant « qui découlait de la période de la Crise [de 1929] » :

    Leonard Cohen lui-même nous a contactés par courriel. Il raconte se souvenir d'avoir fréquenté l'établissement situé au coin de la rue Sainte-Catherine et la rue Clark quand il avait 15-16 ans.

    Une cafétéria, pas exactement florissante, mais en pleine opération. C'était un bon endroit. Bien éclairé.

    Courriel de Leonard Cohen

    Sceptiques, nous avons validé l'authencité de ce courriel grâce à une photo envoyée par Leonard Cohen lui-même, datée de cette fin de semaine. Nous avons aussi parlé au téléphone à son fils, Adam, qui nous a indiqué avoir aidé son père à nous écrire en français.

    Photo de Leonard Cohen prise le 11 juillet 2015Photo de Leonard Cohen prise le 11 juillet 2015 Photo : Leonard Cohen

    L'historien Laurent Turcot, professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivièreset titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs et des divertissements, nous écrit qu'il « prêche pour la conservation de l'enseigne ou, faute de mieux, pour son déplacement au Musée emblématique de Montréal, le musée McCord. [...], à la veille du 375e anniversaire de Montréal ».

    Société