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Exhibés comme des bêtes de foire : le triste destin des premiers Inuits en Europe

Triste destin
Jean-François Bélanger

À la fin du 19e siècle, huit Inuits du Labrador sont envoyés en Europe pour y être exhibés devant des foules dans des foires et des parcs zoologiques. Une aventure qui devait leur procurer de l'argent, mais qui s'est avérée funeste pour ce groupe « d'Esquimaux » dont le périple est documenté dans un journal tenu par l'un d'eux.

Un texte de Jean-François BélangerTwitterCourriel

Un an à passer, c'est bien trop long, parce que nous voudrions rentrer dans notre pays. Nous sommes incapables de rester toujours ici. Oui, vraiment, c'est impossible.

-Extrait du journal d'Abraham Ulrikab, 1880

De toute évidence, Abraham Ulrikab n'a pas apprécié son voyage en Europe. Les notes et pensées rédigées dans son journal ne laissent aucun doute à ce sujet.

Et pour cause, c'est exhibé comme un animal de cirque avec sa femme, ses enfants et quatre autres membres de la communauté inuite qu'il a traversé l'Europe à la fin du 19e siècle.

Les huit « Esquimaux », comme les appelaient les Européens à l'époque, avaient ainsi participé à diverses expositions à Hambourg, à Berlin, à Prague et à Paris, revêtus de leurs habits traditionnels. Ils étaient partout logés dans des huttes, dans des parcs zoologiques comme au Jardin d'Acclimatation à Paris, sous le regard constant de milliers de spectateurs curieux du spectacle offert par ces « sauvages ».

Parti du Labrador, Abraham, un Inuit converti au christianisme, avait accepté l'offre d'un organisateur allemand de « spectacles ethnographiques » en 1880, espérant gagner assez d'argent pour payer ses dettes.

Malheureusement pour lui et les autres, l'aventure s'est terminée de façon tragique. N'ayant pas été vaccinés, les huit Inuits sont morts de la variole quelques mois à peine après leur arrivée en Europe.

Abraham Ulrikab, un des derniers à mourir, s'est éteint à Paris en janvier 1881.

Une semaine avant sa mort, il écrit dans une lettre : « La mort de l'enfant nous rappelle beaucoup à ma femme et à moi que nous aussi nous devons mourir. [...] Je n'aspire pas aux biens matériels. Ce à quoi j'aspire, c'est à revoir les miens qui sont là bas. »

La femme et l'un des enfants d'Abraham Ulrikab. Photo : Archives

Quatre ans de recherches

Cette histoire dramatique a profondément ému France Rivet, une informaticienne de la région de Gatineau, au point de la pousser à écumer les archives en Europe pendant quatre ans pour tenter d'en apprendre davantage.

Passionnée d'histoire, elle finit par se consacrer à plein temps à ses recherches pour découvrir ce qu'il est advenu des restes des Inuits après leur mort.

Elle en a même tiré un livre.* « Pour moi, il était vraiment important que la communauté inuite d'aujourd'hui finisse par apprendre ce qui s'est réellement passé, qu'ils connaissent la vérité », dit-elle.

Lorsqu'elle finit par apprendre que beaucoup d'ossements, dont ceux d'Abraham, ont été réquisitionnés et conservés toutes ces années par le Muséum national d'Histoire naturelle à Paris, France Rivet se met en tête de réaliser, à titre posthume, le rêve d'Abraham de rentrer chez lui retrouver les siens.

France Rivet a consacré quatre années de recherches pour documenter le périple des huit Inuits en Europe. Photo : R-C/Jean-François Bélanger

Rentrer enfin chez eux

« Quand j'ai appris que les squelettes étaient ici, la vie venait de me donner une mission : faire tout ce que je pouvais pour essayer de les ramener chez eux; d'exaucer leur vœu », dit-elle.

Et le souhait semble en bonne voie de se réaliser. Le Muséum national d'Histoire naturelle affirme n'être pas opposé aujourd'hui à la restitution des restes inuits pourvu que les héritiers et le gouvernement canadien en fassent la demande.

Le directeur des collections du Muséum, Michel Guiraud, rappelle qu'un précédent a déjà été créé avec le rapatriement des restes de Saartjie Baartman, surnommée la « vénus hottentote », restituée à l'Afrique du Sud en 2002 à la suite du vote d'une loi spéciale.

« Dans le cas précis des restes inuits, cela remplit la totalité des critères juridiques que nous nous sommes fixés. Donc, il n'y a pas de problème pour que ces restes inuits puissent être restitués », explique Michel Guiraud.

Un accord entre la France et le Canada a même été signé en ce sens en juin 2013.

France Rivet est donc convaincue que ses efforts finiront bientôt par porter des fruits : « Son seul souhait était de rentrer chez lui. Je me dis : "ce n'est pas un souhait compliqué. Il est à portée de main." Donc pourquoi ne pas faire ce qu'on peut pour le réaliser, même si c'est 134 ans plus tard. »


*France Rivet, Sur les traces d'Abraham Ulrikab, éditions Horizons polaires, 2014

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