•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Du Vietnam à Rouyn-Noranda : la formidable épopée de Mme Ly

Chargement de l’image

Thi Dung Lee Ly, connue sous le nom de Mme Ly

Photo : Félix B. Desfossés

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

C'est ainsi que la cuisinière Thi Dung Lee Ly, connue sous le nom de Mme Ly, raconte sa première expérience dans la restauration en Abitibi-Témiscamingue.C'était en 1993. Et après ce choc culturel, Mme Ly demeure la seule à offrir un menu vietnamien à Rouyn-Noranda, et ce, depuis plus de 20 ans. Derrière la douceur de cette femme de 76 ans qui entretient minutieusement le patrimoine culinaire de son pays, se cachent plusieurs drames déchirants vécus durant la Deuxième Guerre mondiale et lors de la chute de Saigon. De la campagne du Vietnam jusqu'au nord-ouest québécois, Mme Ly a parcouru un chemin inusité, fabuleux, empreint de résilience et de réussite.

« C'était dans un bar de western... et on servait du vietnamien! [Le propriétaire] pensait, au début, comme c'est un bar, qu'il allait pouvoir vendre beaucoup d'alcool, alors il ne m'avait pas chargé cher. Il m'a laissé un espace pour faire ma cuisine. Mais comme ma cuisine est plutôt santé, avec beaucoup de légumes et beaucoup de choses comme ça, ça ne rapportait pas au bar! »

— Une citation de  Mme Ly

C'est ainsi que la cuisinière Thi Dung Lee Ly, connue sous le nom de Mme Ly, raconte sa première expérience dans la restauration en Abitibi-Témiscamingue.C'était en 1993. Et après ce choc culturel, Mme Ly demeure la seule à offrir un menu vietnamien à Rouyn-Noranda, et ce, depuis plus de 20 ans. Derrière la douceur de cette femme de 76 ans qui entretient minutieusement le patrimoine culinaire de son pays, se cachent plusieurs drames déchirants vécus durant la Deuxième Guerre mondiale et lors de la chute de Saigon. De la campagne du Vietnam jusqu'au nord-ouest québécois, Mme Ly a parcouru un chemin inusité, fabuleux, empreint de résilience et de réussite.

Mai est le mois du patrimoine asiatique. En 2015, le Vietnam souligne les 40 ans de la chute de Saigon. C'était donc l'occasion de rencontrer Mme Ly pour revenir avec elle sur ces événements et son parcours de vie.

Un article de Félix B. DesfossésTwitterCourriel

Le secret culinaire le mieux gardé de Rouyn-Noranda?

Chargement de l’image
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le restaurant Au Petit Lutin de Noranda-Nord

Photo : Félix B. Desfossés

À la retraite depuis quelques années, Mme Ly tient à continuer de faire découvrir les saveurs vietnamiennes à sa clientèle abitibienne. D'ailleurs, la cuisine de Mme Ly est peut-être le secret culinaire le mieux gardé de Rouyn-Noranda. Elle donne rendez-vous aux néophytes et à ses habitués chaque vendredi soir dans un lieu inusité : le restaurant Au Petit Lutin, de Noranda-Nord. Le restaurant est connu dans le coin pour sa cuisine canadienne classique, mais peu savent que Mme Ly y sert des plats traditionnels vietnamiens le vendredi soir seulement.

Ses techniques culinaires lui viennent directement de ses grand-mères. « Je dois avouer que, au début, comme tout enfant, je préférais sortir jouer à la marelle, aller à la piscine, plutôt que de couper les légumes en fleurs et de faire des choses comme ça. [...] Mais j'ai appris à être très patiente, à faire des fleurs avec n'importe quoi et c'est ce que je fais le vendredi soir ici, j'essaie de reproduire ce que j'ai appris de mes grand-mères », explique-t-elle.

Chargement de l’image
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une assiette préparée par Mme Ly

Photo : Félix B. Desfossés

L'enfance et la guerre

Née en 1939, dans la campagne du sud du Vietnam, la jeune Thi Dung Lee est exposée dès sa plus tendre enfance à des tensions et des violences politiques, notamment au cours de la Deuxième Guerre mondiale, voyant l'armée de France, les Japonais et les Vietnamiens se disputer le territoire.

Le territoire vietnamien est annexé à l'Indochine par l'Empire français à compter de la fin du 19e siècle. Dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, l'Indochine a été occupée par le Japon en 1945. Le mouvement indépendantiste vietnamien, d'allégeance communiste, profite alors de l'instabilité politique pour ravir les positions de l'Empire français.

Le gâteau de riz

Après la défaite des Français, plusieurs soldats de l'armée de France sont laissés à eux-mêmes dans les campagnes du Vietnam.

C'est ainsi que Mme Ly fait une rencontre qui va changer sa vie.

« Tous les mercenaires français se promenaient dans nos campagnes. Bien sûr, il n'y avait pas de logistique, donc, ils avaient beaucoup de problèmes. Ils mendiaient la nourriture dans les campagnes. Moi, j'étais sur le seuil de chez moi, je mangeais un gros gâteau de riz. Il y a un monsieur qui me regardait manger mon gâteau et qui en avait envie. Alors je lui ai dit : "Tu peux l'avoir", en vietnamien, bien sûr », se rappelle candidement Mme Ly.

« Ce monsieur-là était revenu, 10 ans après, et il a été au village me chercher, continue-t-elle. Il m'a proposé une bourse d'études. Il m'a dit : " Je me suis toujours souvenu de ce gâteau de riz". Je ne savais même plus ce que c'était. J'étais une enfant de 4, 5 ou 6 ans à cette époque-là. Mais le monsieur m'a dit : "Je me suis toujours souvenu... c'est un gâteau qui était sucré!" »

Vers la France et le Japon

Alors adolescente, Thi Dung Lee Ly obtient un visa pour la France où elle part étudier. Elle y suit un long parcours d'études, jusqu'à l'université, où elle étudie les langues et le droit. En parallèle, Mme Ly travaille dans les cuisines de restaurants vietnamiens en France.

Le travail l'appelle ensuite au Japon, où elle est engagée comme enseignante. Elle donne des cours de français aux jeunes Japonais. Elle y demeure une dizaine d'années. Cette expérience lui permet éventuellement de revenir au Vietnam, où elle conserve l'emploi de professeure de français.

La chute de Saigon

Mais les tensions politiques demeurent vives au Vietnam. Le pays est divisé. L'armée populaire vietnamienne, d'allégeance communiste, contrôle le nord du Vietnam. Le sud du Vietnam, lui, est soutenu par plusieurs alliés, notamment les États-Unis. Après de longues années de guerre, Saigon et le sud du Vietnam capitulent devant l'armée populaire vietnamienne, qui prend le contrôle du pays.

Mme Ly a vécu la chute de Saigon, le 30 avril 1975. Cette date fatidique lui ramène des souvenirs difficiles. Sa famille a été déchirée par la guerre. Séparée de ses enfants, de sa mère et de sa soeur, Mme Ly est demeurée seule au Vietnam.

« Mes enfants étaient partis le 26 avril. C'était les derniers avions qui ont pu quitter l'aéroport de Saigon. Après ça, l'aéroport a été bombardé. Mes enfants, ma mère, ma soeur, avec son mari et ses enfants, ont pu quitter le Vietnam. Moi, j'ai dit : "Je partirai après". Mais il n'y avait plus d'après. Dans le pays, c'était le chaos complet. D'un bout de la rue, et à l'autre bout de la rue, pour donner l'exemple, ils ont monté des échafaudages pour dire : "On va tuer un tel ou un tel autre", pour semer la terreur, pour que les gens restent tranquilles. Dans la population, il y avait une terreur pendant assez longtemps. »

— Une citation de  Mme Ly

Écoutez son récit complet du contexte de la chute de Saigon.

Départ vers le Canada

Après l'arrivée au pouvoir du régime communiste, plusieurs Vietnamiens sont contraints de quitter le pays rapidement. Plusieurs le quittent par bateau, à la recherche d'un asile politique. Le Canada a accueilli de nombreux immigrants de cette vague, appelés les « boat people » (Nouvelle fenêtre).

Mme Ly ne fait pas partie de ceux-ci. C'est plutôt avec le Programme de réunification familiale du Canada qu'elle a pu venir s'établir à Montréal, sept ans après avoir vu ses enfants s'enfuir du Vietnam. Au Québec, ses deux fils avaient déjà fait beaucoup de chemin dans le système scolaire. L'un d'eux est même allé étudier en médecine, à l'Université de Sherbrooke. Pendant son parcours universitaire, il rencontre une de ses collègues étudiantes, qui deviendra sa femme. Originaire de Rouyn-Noranda, cette dernière l'a ramené avec elle dans sa région d'origine. En 1993, Mme Ly vient rejoindre son fils en Abitibi.

Du Vietnam... au Petit Lutin!

C'est à ce moment que Mme Ly décide de lancer son propre restaurant. Sa première expérience dans une cuisine, annexée au bar Le Sportif, de Rouyn-Noranda, n'a pas porté ses fruits, comme elle l'espérait. « On mangeait du vietnamien dans le western du bar Le Sportif... c'était "greffé" comme format! Mais ce sont de bons souvenirs quand même parce que j'y ai connu mon chum, qui m'a aidée à déménager parce qu'il y avait une querelle avec le propriétaire », se souvient-elle.

Son conjoint, Marcel Ménard, est décédé depuis. Mais elle a vécu avec lui de belles années à Rouyn-Noranda au cours desquelles elle a tenu son propre restaurant de cuisine vietnamienne – dans un local réservé à son entreprise, cette fois –, et ce, pendant près de 10 ans, sur la rue Principale.

Et depuis sa retraite, Mme Ly continue d'oeuvrer dans la cuisine pour sa clientèle un soir par semaine. Le vendredi. Au Petit Lutin. À Rouyn-Noranda. « Comme m'avait dit un journaliste autrefois que je connaissais : "Vous faites ça avec amour", se souvient-elle. Je ne sais pas ce que c'est que l'amour, mais ça, j'aime ça, et c'est pour ça que je le fais. »

Chargement de l’image
Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Mme Ly au comptoir du restaurant Au Petit Lutin

Photo : Félix B. Desfossés

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !