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Faut-il craindre un bain de sang au Burundi?

Les manifestations hostiles au président du Burundi ont repris dans plusieurs quartiers de Bujumbura, la capitale du pays.

Les manifestations hostiles au président du Burundi ont repris dans plusieurs quartiers de Bujumbura, la capitale du pays.

Photo : ? Goran Tomasevic / Reuters

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Manifestations et violences se succèdent depuis plusieurs mois au Burundi et des observateurs craignent des lendemains sanglants après la réélection du président contesté, Pierre Nkurunziza, le 21 juillet. Cinq questions pour comprendre la crise.

1. Quelle est la situation sur le terrain?

Depuis l'annonce de la candidature controversée de M. Nkurunziza, en avril dernier, les tensions sont à leur comble. Les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait plus de 80 morts, et environ 150 000 Burundais se sont réfugiés dans les pays voisins.

Trois jours avant l'élection, trois candidats, Jean Minani, président du parti Frodebu-Nanyuki, et les deux anciens chefs de l'État Domitien Ndayizeye et Sylvestre Ntibantunganya, se sont retirés de la course. Ils dénoncent « une mascarade ». Dans une lettre adressée à la Commission électorale, ils ont expliqué que le contexte politique et sécuritaire ne permettrait pas la tenue d'élections libres et équitables.

Le principal opposant de M. Nkurunziza, Agathon Rwasa, n'a pas retiré officiellement sa candidature, mais conteste à l'avance la légitimité du scrutin.

Aux élections législatives et communales du 29 juin, déjà boycottées par l'opposition, le parti de Pierre Nkurunziza, le CNDD-FDD, a remporté une large victoire.

À la mi-mai, une tentative de coup d'État a échoué et, depuis, la répression contre les manifestants se poursuit de plus belle.

2. Quelles sont les causes de la crise?

La cause directe des affrontements est la décision du président sortant, Pierre Nkurunziza, de briguer un troisième mandat.

L'accord d'Arusha, signé en 2000 pour mettre fin à la guerre civile au Burundi, stipule que le président « est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois » et que « nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels ».

Pierre Nkurunziza est président depuis 2005. Cependant, pour son premier mandat, il a été désigné par l'Assemblée nationale et le Sénat. Le camp présidentiel considère donc que ce quinquennat était exceptionnel et ne doit pas être pris en compte dans le calcul.

Se rangeant à leurs arguments, la Cour constitutionnelle a jugé que la candidature de M. Nkurunziza est valide. Toutefois, le vice-président de la Cour, Sylvère Nimpagiritse, a fui le pays plutôt que de signer l'arrêt. Il a déclaré que les juges avaient subi de très fortes pressions et des menaces de mort.

Alors que l'opposition crie au « coup d'État », le gouvernement a interdit les manifestations et resserré la vis sur les opposants. Le ministre de la Sécurité publique, Gabriel Nizigama, a dénoncé « une entreprise terroriste ». Le chef d'une organisation de défense des droits de l'homme a été arrêté, tout comme le principal organisateur de la campagne anti-Nkurunziza.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (OHCHR) a dénoncé des arrestations et des détentions arbitraires de manifestants, de militants de droits de la personne, d'opposants politiques et de journalistes. L'OHCHR fait également état de cas de tortures et de mauvais traitements commis par les forces de l'ordre.

Au moins 155 000 Burundais se sont réfugiés à l'extérieur du pays par crainte d'une escalade de la violence. Quelque 78 000 ont fui en Tanzanie, 56 000 au Rwanda, 11 500 au Congo et 9000 en Ouganda, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et Médecins sans frontières.

3. D'où viennent les tensions?

Ces tensions politiques ne sont pas nouvelles. Yolande Bouka, chercheuse à l'Institut d'études de sécurité, à Nairobi, rappelle que les élections de 2010 avaient déjà été problématiques. « Pendant la campagne électorale, le parti au pouvoir a bloqué toutes les avenues politiques de l'opposition, harcelant les ONG, les médias et les leaders des partis d'opposition », explique-t-elle.

L'opposition a alors décidé de boycotter les élections, ce qui a paradoxalement permis au Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) de Pierre Nkurunziza de prendre le contrôle du programme législatif et de tenter de forcer des changements constitutionnels majeurs.

Au cours des derniers mois, Amnistie internationale et Human Rights Watch ont à nouveau dénoncé la répression des droits de l'homme et des libertés fondamentales de la part du parti présidentiel.

Dans ce contexte de tensions croissantes et de violations des libertés fondamentales, la candidature du président a mis le feu aux poudres.

Le président sortant du Burundi, Pierre Nkurunziza, fête sa nomination comme candidat de son parti à la prochaine élection présidentielle, le 25 avril à Bujumbura.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le président sortant du Burundi, Pierre Nkurunziza, fête sa nomination comme candidat de son parti à la prochaine élection présidentielle, le 25 avril à Bujumbura.

Photo : AFP / LANDRY NSHIMIYE

La chercheuse Katrin Wittig, doctorante en sciences politiques à l'Université de Montréal et boursière de la Fondation Trudeau, souligne également l'importance de l'insatisfaction populaire. « En discutant avec des manifestants, ce n'est pas seulement la question du troisième mandat qui revient, mais aussi beaucoup de frustration accumulée depuis les 10 dernières années », affirme-t-elle. « Ils sont déçus d'un régime impliqué dans plusieurs scandales de corruption et dans des exécutions extrajudiciaires. »

Les manifestations qu'on voit aujourd'hui sont le symbole de cette déception avec le pouvoir, qui n'a pas mis en place les dividendes de la paix que la population espérait. Beaucoup de promesses [...] ne se sont pas matérialisées.

Une citation de :Katrin Wittig, doctorante en sciences politiques à l'Université de Montréal et boursière de la Fondation Trudeau

Cette crise est la plus grave depuis la signature de l'accord d'Arusha, en août 2000. Cet accord a mis fin à la guerre civile entre la majorité hutue et la minorité tutsie, qui a fait 300 000 morts.

4. Doit-on craindre un conflit selon des lignes ethniques?

Pas vraiment, pense la chercheuse Katrin Wittig, qui croit qu'il s'agit surtout d'une crise politique. « Dans les deux camps, il y a à la fois des Hutus et des Tutsis », soutient-elle. « A priori, c'est une question de lutte pour l'accès au pouvoir et aux privilèges qui y sont liés. »

Par contre, plusieurs observateurs s'inquiètent de l'augmentation de la violence et surtout de la force croissante des Imbonerakure, la section jeunesse du parti au pouvoir. Un rapport de l'ONU, daté de décembre 2014, dénonçait le fait que l'armée les aurait entraînés, en plus de leur fournir des armes.

Amnistie internationale soutient qu'ils se livrent « à des actes d'intimidation, de harcèlement et de violence [...] en toute impunité. »

Ces allégations sèment l'inquiétude parmi la population, croit Yolande Bouka. Les gens pensent que « si le parti au pouvoir arme ses milices de jeunes, c'est qu'ils se préparent au génocide. »

Le journaliste burundais Hugues Nkengurutse, joint à Bujumbura, dit craindre une escalade de la violence. « Il y a de plus en plus d'affrontements entre les Imbonerakure et la population », dit-il. Les jeunes miliciens seraient armés de grenades, qu'ils utilisent contre les manifestants.

Ces derniers ont l'impression que les forces de l'ordre les laissent faire sans intervenir. Ils agissent donc eux-mêmes. Un jeune Imbonerakure a d'ailleurs été brûlé vif le 7 mai par des manifestants, dans ce qui semble être un règlement de comptes.

Quand on commence à lancer des grenades et à brûler vifs des gens, si le mouvement n'est pas maîtrisé, on pourrait s'attendre à des violences grandissantes.

Une citation de :Hugues Nkengurutse, journaliste à Bujumbura

5. À quoi peut-on s'attendre?

Cette escalade de la violence n'augure rien de bon pour le Burundi, qui peine encore à se remettre d'une longue guerre civile.

Il y a une dizaine de jours, un groupe d'experts des Nations unies a averti le Conseil de sécurité que le Burundi risquait « de sombrer dans un conflit violent ». « Une montée de la violence pour des motifs politiques, jumelée à l'historique d'effusion de sang et d'atrocités dans ce pays, devrait nous alerter sur le risque d'une crise grave », a souligné le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al-Hussein.

La communauté internationale ne doit pas simplement rester là à attendre que des atrocités de masse soient commises et risquer ainsi un conflit majeur ayant une dimension régionale avant de se décider à agir.

Une citation de :Rapport du groupe d'experts des droits de l'homme des Nations unies

Les craintes d'une guerre civile sont bien présentes. D'autant plus que la récente tentative de médiation du président ougandais, Yoweri Museveni, mandaté par la Communauté de l'Afrique de l'Est (EAC) a échoué, le camp du président ayant décidé d'abandonner les discussions.

Les États-Unis ont estimé que, dans les circonstances, cette élection n'était « pas crédible » et discréditerait « davantage » le gouvernement.

Pour sa part, la Belgique, important partenaire du Burundi, a « regretté » l'organisation des élections et souligné que la Belgique allait « réexaminer sa coopération » avec son ancienne colonie.

L'aide de la communauté internationale est pourtant cruciale pour ce petit pays de 10 millions d'habitants, un des plus pauvres du monde.

Le Burundi est 180e sur 187 pays, selon l'indice de développement humain du PNUD, et 67 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté.

Avec les informations de Agence France-Presse

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