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Les voix de l'extrême droite au Royaume-Uni

Le local électoral du candidat de UKIP à Boston, Robin Hunter-Clarke.

Le local électoral du candidat de UKIP à Boston, Robin Hunter-Clarke.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Radio-Canada

La question de l'immigration est au cœur de la campagne électorale en cours au Royaume-Uni. Dans les régions côtières du Royaume-Uni, le parti d'extrême droite UKIP récolte la faveur populaire en promettant de fermer les frontières et de rompre avec l'Union européenne (UE). Radio-Canada s'est rendue à Boston pour prendre le pouls des Britanniques avant le scrutin du 7 mai.

Un reportage de Sylvain DesjardinsTwitterCourriel

En ce samedi midi, le restaurant est sombre et presque vide. Derrière le bar, Magdalena et son mari, Sylvestre, discutent nonchalamment. Mon arrivée ne suscite aucune réaction particulière. Mais quand je leur adresse la parole, dans mon meilleur anglais canadien teinté d'un accent français, leurs yeux s'illuminent. Ils aiment bien les étrangers, cela se voit. Davantage que les Anglais du coin, avec qui les relations sont, pour le moins, tendues. Ils m'offrent tout de suite un café. On va pouvoir jaser.

« Quand je suis arrivée il y a environ 10 ans, peu de temps après que l'Union européenne a ouvert ses frontières, les gens étaient accueillants, l'ambiance était tout à fait correcte, ici, à cette époque », dit Magdalena.

Elle a la jeune trentaine, des yeux gris clair qui vous transpercent. Lui, 10 ans de plus, des cheveux blonds et une allure slave indéniable. Ils ont une petite fille de 4 ans qui est née au moment où ils ont acheté ce resto-bar.

Magdalena et son mari ont occupé de nombreux petits boulots avant de se lancer, ensemble, dans la restauration sur la rue West, au centre-ville de Boston, une ville de 60 000 habitants située dans le Lincolnshire, sur la côte est de l'Angleterre. Au cours des dernières années, des milliers d'immigrants venus comme eux d'Europe de l'Est les ont rejoints. Et puis, rapidement, l'atmosphère a changé.

« C'est évident : nous ne sommes plus les bienvenus ici. Il y a des gens qui nous le font savoir bruyamment dans la rue. On peut faire semblant de ne pas les voir, mais ça arrive chaque jour, dans les files d'attente, à la banque, à l'école. Partout, à tous les jours! », me dit-elle.

Elle enchaîne, sans respirer : « Un jour, ma fille m'a demandé pourquoi les autres parents de la garderie ne me répondaient pas quand je leur disais bonjour. Je n'ai pas été capable de lui fournir une explication. »

La petite Pologne

Le marché du samedi à Boston, au Royaume-Uni.

Le marché du samedi à Boston, au Royaume-Uni.

Photo : Radio-Canada / Desjardins

C'est jour de marché, le samedi, sur la place centrale de Boston. Ici, il y a une unanimité : le thème numéro un de cette campagne électorale, c'est l'immigration. Il faut dire que les Européens de l'Est représentent plus de 15 % de la population locale dans une région qui était plutôt homogène, britannique, et très blanche, il y a encore quelques années.

Aujourd'hui, partout en Angleterre, on surnomme Boston « la petite Pologne ». Dans les faits, les migrants proviennent non seulement de Pologne, mais aussi de Roumanie, de Lituanie, de Lettonie. Mais on ne les voit pas à ce marché. Ils font leurs achats, ailleurs, dans des magasins spécialisés de la rue West où on trouve tous les produits de l'est de l'Europe.

« Pour moi, le problème, c'est les immigrants sans emploi », lance Angela Harris, une jeune mère d'origine britannique.

Je pense qu'il faudrait sortir au plus vite de l'Union européenne et fermer nos frontières. Il faut qu'on soit comme au Canada et en Australie, des pays où on doit apporter une contribution pour être admis.

Angela Harris

Devant un comptoir de légumes, une femme qui préfère ne pas s'identifier ajoute : « Les étrangers ne me dérangent pas, mais il devrait y avoir des limites. Il y a beaucoup de personnes âgées qui arrivent ici pour les soins de santé, c'est un vrai fardeau. Je le sais parce que je travaille à l'hôpital. Il y en a qui viennent pour une chirurgie et qui s'en retournent chez eux après. Il faut qu'il y ait plus de contrôles. »

« Nous sommes chassés de nos maisons »

Au Royaume-Uni, les élections se jouent invariablement sur deux thèmes, depuis des décennies : l'économie et le système de santé. C'est précisément à cause de ces deux préoccupations majeures que la population de Boston réagit fortement aux vagues migratoires provenant de l'Europe de l'Est. Peur de perdre leurs emplois au profit d'étrangers qui triment dur pour un salaire moindre et peur de perdre l'accès aux soins par manque de ressources.

C'est ce qui explique le succès du parti d'extrême droite, le United Kingdom Independance Party (UKIP), un parti anti-immigration et anti-Europe.

Il compte parmi ses partisans des gens comme Janet Green, 75 ans, une résidente de Boston depuis toujours. « Nous sommes chassés de nos maisons par ces Européens de l'Est. Ils s'entassent, plusieurs familles par maison, ça fait monter le prix des loyers, dit-elle, dans un accent british à couper au couteau. En plus, ils ne savent pas se tenir. Ils urinent dans les rues! C'est horrible! Je ne crois pas qu'on puisse renvoyer dans leurs pays ceux qui sont ici, mais je suis d'accord avec UKIP qui propose de mettre en place un système de pointage pour qu'ils ne puissent pas entrer au pays sans avoir un emploi. »

Un jeune fleuriste qui tient une énorme boutique au centre du marché se dit absolument certain qu'une majorité d'électeurs de Boston va voter pour le parti UKIP, parce qu'ils n'aiment pas les immigrants, précise-t-il.

Devant une immense et superbe église qui domine la ville, je rencontre un des fondateurs de la section locale du parti UKIP, Bob McCauley, pour tenter de comprendre les motivations de ce groupe politique.

Centre-ville de Boston, au Royaume-Uni, avec l'église qui domine la ville.

Centre-ville de Boston, au Royaume-Uni, avec l'église qui domine la ville.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

En quelques phrases, il résume la pensée et le programme du parti. « C'est insoutenable. 300 000 immigrants ont été admis dans ce pays l'an dernier. Nous sommes dirigés par l'Union européenne. Ils vont vous dire que ce n'est pas le cas. Mais la plupart de nos lois et règlements sont dictés par l'Europe. Nos gouvernants ne sont que des marionnettes, ils font tout ce qu'on leur dit de faire. Personne n'a la carrure pour affronter les bureaucrates de Bruxelles. »

Ce qu'ils sont en train de faire, c'est détruire notre nationalité. On ne peut même plus être fiers d'être Britannique ou même Anglais.

Bob McCauley du parti UKIP

Fief conservateur

La circonscription est un fief conservateur depuis près de 20 ans. Le nouveau candidat tory Matt Warman, 33 ans, reconnaît que cette fois, la partie est loin d'être gagnée. « Ce n'est pas facile, il faut se battre pour faire comprendre notre message », dit-il.

« Il faut répéter qu'un gouvernement conservateur va favoriser la croissance économique et donc permettre d'investir sur le plan local. Et que seul un gouvernement conservateur offre de tenir un référendum sur l'adhésion à l'Europe, ce qui pourrait permettre d'améliorer nos conditions de vie. »

Le candidat conservateur Matt Warman

Le candidat conservateur, Matt Warman

Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Il y a deux ans, le premier ministre David Cameron promettait déjà que, s'il était réélu en 2015, il piloterait une renégociation du Royaume-Uni avec le reste de l'Europe et qu'ensuite il tiendrait un référendum sur le maintien ou non du pays dans l'Union.

À l'époque, et encore maintenant, le leader du parti UKIP et député européen, Nigel Farage, se plaisait à faire remarquer que le premier ministre tenait enfin un discours similaire au sien. Et qu'il y voyait de l'opportunisme électoral.

Selon de nombreux sondages effectués au cours des dernières semaines, la réélection du conservateur David Cameron est loin d'être acquise. Son vrai rival est le Parti travailliste.

Mais la stratégie du premier ministre sortant pour tenter de ravir les votes de droite ne fonctionne pas, selon le professeur Iain Begg, spécialiste de la politique européenne au London School of Economics. « Les conservateurs sont coincés parce que le règlement européen oblige la libre circulation des personnes. Pour l'UKIP, la solution est le retrait de l'UE. Cameron veut renégocier avec ses partenaires, mais il ne va pas arriver à grand-chose. Il fait ça pour éviter que l'UKIP gagne trop de votes. Mais ça marche très mal. L'UKIP a eu de très bons résultats aux élections européennes de 2014 », dit-il.

Le United Kingdom Independance Party a connu une énorme croissance depuis sa fondation en 1993. Il ne va pas disparaître de sitôt, en particulier dans les régions côtières de l'Angleterre. Ce qui pourrait donner à ce parti d'extrême droite un poids important dans un éventuel Parlement britannique dirigé par un gouvernement minoritaire.

Écoutez le reportage radio le 3 mai à l'émission Désautels le dimanche sur ICI Radio-Canada Première.

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