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Bains au noir dans les CHSLD :  « Ça va arrêter », dit Barrette

Le ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, Gaétan Barrette

Photo : La Presse canadienne / Presse canadienne/Jacques Boissinot

Radio-Canada

La pratique des bains supplémentaires donnés au noir dans des centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) n'est plus tolérée. Le ministère de la Santé du Québec a écrit aux gestionnaires du réseau de la santé pour s'assurer qu'elle cesse immédiatement, tel que s'y était engagé le ministre Gaétan Barrette en début de journée.

« Nous vous demandons de faire parvenir, dès ce matin une directive [...] à tous vos responsables de l'hébergement demandant de corriger cette situation sans délai », écrit le sous-ministre Michel Fontaine dans un courriel qui leur a été transmis jeudi matin.

M. Fontaine demande en outre aux gestionnaires de « rappeler clairement à tous l'obligation de respecter quotidiennement, pour tous les usagers, les soins d'hygiène corporelle selon les guides de pratique à cet effet (bain, douche, toilette au lavabo, toilette au lit, etc.) » et de s'assurer que tous ceux qui dispensent ces soins sont adéquatement formés.

« Au-delà du bain hebdomadaire, qui doit être réévalué si l'état de l'usager se détériore, on doit s'assurer que tous les clients reçoivent des soins d'hygiène corporelle quotidiennement (pas nécessairement par un bain), que ce soit par auto-soins parce que la personne a encore l'autonomie pour le faire, avec aide partielle, parce que la personne est semi-autonome ou avec aide complète parce que la personne est en perte d'autonomie complète. »

À titre d'exemple, M. Fontaine a joint à sa demande la note de service envoyée par le PDG du Centre intégré de santé et de services sociaux des Laurentides Jean-François Foisy à ses responsables de l'hébergement.

Dans cette note, écrite mercredi, M. Foisy, dit « avoir été mis au courant d'une possible pratique d'offre de services d'hygiène dans certains de nos centres d'hébergement instaurée par des membres du personnel. »

« Aucune proposition de service ne doit être faite moyennant une rétribution financière, et ce, sous peine de mesures administratives ou disciplinaires », y écrivait-il. 

« Nous demandons à l'ensemble des directions concernées d'identifier les résidents ou les familles qui ont recours à ce type de services et de procéder sur le champ à une réévaluation des besoins quant aux services d'hygiène » indique encore M. Foisy.

« Les personnes qui souhaitent recevoir un service au-delà du requis identifié doivent être référées à des entreprises reconnues offrant ce type de services et qui ne sont pas en conflit d'intérêts. »

Une situation connue depuis 2011

C'est le député caquiste François Paradis de la Coalition avenir Québec qui avait révélé mercredi à l'Assemblée nationale que des préposés aux bénéficiaires de CHSLD des Laurentides se font payer au noir pour offrir un deuxième bain par semaine à certains aînés.

Selon lui, la commissaire régionale aux plaintes a conclu que « le travail en dessous de la table effectué par des préposés en vue d'offrir un deuxième bain est inacceptable en raison des abus financiers, du travail au noir, et que la qualité des services n'est pas assurée ».

Dans la lettre qu'elle a envoyée à l'Agence de la santé des Laurentides le 19 mars dernier, la commissaire signalait qu'il est « étonnant que les directeurs soient bien au fait de ces pratiques et qu'ils endossent d'ailleurs la pratique, pour la plupart d'entre eux ».

À l'Assemblée nationale, jeudi, le député Paradis a d'ailleurs brandi une autre lettre qui avait été envoyée en décembre 2011 au ministre de la Santé de l'époque, Yves Bolduc, par la Fédération des préposés aux bénéficiaires du Québec, basée à Lévis.

Dans cette lettre, le PDG de la Fédération, Michel Lemelin, dénonçait que des individus offrent des bains ou autres services en se faisant payer au noir, le tout dans des CHSLD.

« Les dénonciations venaient de familles, de préposés aux bénéficiaires et d'infirmières des régions, 03, 06, 12,15 et 16 du Québec. Monsieur le Ministre, nous vous recommandons de clarifier cette lacune devenue réalité », écrivait alors M. Lemelin.

L'intervention du ministre Barrette

« Ça va arrêter. Il va y avoir des directives qui vont partir aujourd'hui dans le réseau », avait déclaré le ministre de la Santé Gaétan Barrette, jeudi matin, dans une entrevue accordée à l'émission C'est pas trop tôt, sur les ondes d'ICI Première. 

Selon le ministre Barrette, cette pratique pose deux problèmes : d'une part, les employés qui offrent ces services travaillent au noir, ce qui est illégal; d'autre part, ces employés se trouvent dans une situation de conflit d'intérêts, puisqu'ils « pourraient être tentés de ne pas donner des soins le jour pour être payés le soir ».

Ce qui est tout à fait reprochable, c'est le travail au noir, et l'évident conflit d'intérêts dans le contexte où les soins de base sont donnés.

Gaétan Barrette, ministre de la Santé

Gaétan Barrette déplore que cette situation se soit développée « malheureusement au su et au vu » des dirigeants du réseau. « C'est ça qui est le plus reprochable », affirme-t-il.

Il a d'ailleurs fait savoir en entrevue qu'après vérification, cette situation ne se produisait pas que dans les CHSLD des Laurentides. « Non seulement c'est vrai là, mais c'est vrai ailleurs aussi », a-t-il laissé tomber, sans donner plus de détails.

M. Barrette dit comprendre les patients qui sont attirés par cette offre illégitime, mais assure qu'elle n'a pas sa raison d'être. Selon lui, les CHSLD sont en mesure de donner tous les soins d'hygiène de base requis. 

« L'hygiène personnelle, ça n'exige pas d'avoir un bain tous les jours pour personne », ajoute-t-il cependant. Il rappelle du même souffle que le personnel des CHSLD est aussi formé pour offrir des soins « complets et adéquats à des patients dans un lit ».

Le réseau de la santé dispose d'assez d'argent pour offrir ces soins, estime-t-il, mais « l'application de ça n'est pas optimale ».

Comme État, notre responsabilité, c'est de donner un environnement adéquat aux personnes résidentes dans ces CHSLD, et cet environnement-là doit prévoir les soins de base, dont les soins d'hygiène.

Gaétan Barrette, ministre de la Santé

Il souligne que les usagers du réseau peuvent bel et bien recourir à des services payants, comme ceux d'une coiffeuse, par exemple. Mais ces services sont « autorisés et réglementés », ce qui n'est pas le cas pour les bains.

Le ministre Barrette s'est dit « très heureux » que les regroupements des comités d'usagers aient signalé la situation à la commissaire régionale aux plaintes. « C'est à ça qu'ils servent », a-t-il noté.

Des révélations qui suscitent de l'indignation

L'Association québécoise des retraité(e)s des secteurs public et parapublic (AQRP) dit être stupéfaite par l'ensemble de ces révélations. Elle déplore non seulement que cette pratique a eu cours, mais qu'elle était « connue », « fréquente » et « répandue dans plusieurs régions du Québec ».

L'association dit avoir envoyé une demande d'information à 96 centres de santé et de services sociaux (CSSS) en mai 2013 pour connaître le nombre de bains complets hebdomadaires donnés au sein de leurs établissements.

« Dans 23 cas, il n'existait aucune norme ou document concernant le nombre de bains par semaine », écrit-elle dans un communiqué. « Dans 37 des cas, le CSSS a mentionné la pratique d'un bain complet par semaine. Certains CSSS ont toutefois fait état de leurs pratiques habituelles, malgré l'absence de normes ou de documents. »

Selon le président de l'AQRP, Donald Tremblay, ces révélations « illustrent tristement des problématiques criantes dans les centres d'hébergement pour aînés » dont « le manque de ressources et de directives claires concernant certains soins d'hygiène des plus élémentaires ».

Bien que cette situation soulève « beaucoup de questions en lien avec l'intégrité du personnel en place », M. Tremblay affirme qu'il est « inapproprié de faire porter l'odieux de cette situation sur les seules épaules du personnel soignant ».

« Le MSSS est au courant de cette problématique depuis plusieurs années maintenant et il n'a rien fait », dénonce-t-il. « Les gestionnaires d'établissements ont toléré sous leur nez une pratique qui peut facilement laisser place à des abus financiers. On se retrouve en face d'un problème d'éthique généralisé envers lequel aucun intervenant ne peut se distancier ».

En entrevue à l'émission Le 15-18, mercredi, le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet, avait dénoncé ce marchandage, sans être surpris pour autant par ces révélations.

« Je suis obligé de vous dire que je ne suis pas étonné, parce que ce genre de marché existe pour d'autres services, toujours au su de l'administration », a-t-il affirmé. « Ce n'est pas plus excusable, il faut le dénoncer », a-t-il ajouté, en soulignant l'impact des compressions dans le réseau de la santé.

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