•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le sort des centres d'éducation populaire de Montréal ne tient qu'à un fil

Cahier, tasse et vieilles lettres.
Cahier, tasse et vieilles lettres. Photo: iStock / Margot Kessler

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) réclame l'aide financière de Québec pour maintenir en vie les six centres d'éducation populaire de la métropole. Le temps presse. Le 31 mai prochain, les baux qui unissent ces institutions vieilles de plus de 40 ans à la CSDM arriveront à échéance.

Un texte d'Anne Marie LecomteTwitterCourriel

« Il y a des centres qui craignent carrément d'être mis à la porte », explique Benoît Lord, directeur général des Ateliers d'éducation populaire du Plateau, qui qualifie de « partie de ping-pong » ce qui se joue entre le ministère de l'Éducation et la CSDM. « Et nous sommes entre les deux », soupire-t-il.

La présidente de la CSDM, Catherine Harel-Bourdon, rencontre le 1er avril prochain le ministre de l'Éducation du Québec, François Blais. Le dossier des centres d'éducation populaire figure à son ordre du jour.

« Nous demandons au gouvernement du Québec une enveloppe budgétaire spéciale qui nous permettrait d'offrir aux Centres d'éducation populaire soit des baux de trois ans, soit des baux emphytéotiques », explique Mme Harel-Bourdon.

Des immeubles vétustes

Cinq des six centres d'éducation populaire (celui du Plateau partage son espace avec un centre de francisation de la CSDM) logent dans des bâtiments excédentaires de la CSDM qui requièrent de façon pressante des rénovations estimées à 12 millions de dollars.

L'immeuble abritant le centre d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles, par exemple, a besoin d'une réfection complète de maçonnerie de 900 000 $, ce qui équivaut à peu près à la valeur foncière de l'immeuble. De plus, les centres d'éducation populaire évaluent à 2,25 millions de dollars ce qu'il en coûtera en frais d'exploitation pour trois ans.

Les six centres d'éducation populaire de Montréal desservent une population démunie, vulnérable, à l'exception de celui de l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal dont les usagers sont tant des gens aisés que moins fortunés. Mais les autres, c'est-à-dire les deux centres de l'arrondissement du Sud-Ouest et ceux respectivement situés dans Hochelaga-Maisonneuve, Saint-Michel et Centre-Sud, répondent aux besoins de personnes qui vivent des situations parfois criantes d'injustice.

Déjà, en 2013, les responsables des Centres d'éducation populaire avaient lancé un cri d'alarme.Déjà, en 2013, les responsables des Centres d'éducation populaire avaient lancé un cri d'alarme.

La CSDM, qui avait jadis créé les centres d'éducation populaire, les a pris sous son aile pendant des décennies en assumant ce qu'il en coûtait pour les faire vivre.

Une bonne œuvre que les compressions budgétaires rendent désormais impossible, affirme Catherine Harel-Bourdon : « On ne veut pas prendre de l'argent dans l'enveloppe de maintien des écoles pour renflouer cette enveloppe-là. Premièrement parce que ce ne sont pas nos élèves qui fréquentent les centres. Et, deuxièmement, parce que cela nous obligerait à reporter énormément de travaux essentiels pour nos écoles. On ne peut pas faire ça ».

En février dernier, le Conseil des commissaires de la CSDM a adopté une résolution par laquelle il demande à Québec de s'engager « officiellement à attribuer un budget spécial pour la rénovation et l'entretien des immeubles occupés par les CEP ». 

C'est un dossier qui tarde, qui est dans la machine gouvernementale depuis près de quatre ans. Ça me préoccupe beaucoup parce que les Centres d'éducation populaire offrent des services indispensables aux Montréalais.

Catherine Harel-Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM)

 Victimes du changement de ministre

Le départ du ministre de l'Éducation Yves Bolduc, qui avait témoigné un vif intérêt pour le dossier, a réveillé les inquiétudes.

« Nous avions fait avec M. Bolduc des avancées assez importantes pour renouveler les baux, affirme Benoît Lord. Il nous avait, non pas promis, mais laissé entendre qu'il y aurait des sommes allouées dans le budget provincial à cet effet. » Y en a-t-il? Le député de Québec solidaire Amir Khadir et son équipe débroussaillent actuellement le budget Leitao pour répondre à cette question cruciale pour les directions des CEP, selon Benoît Lord, qui se dit fort inquiet.

« On s'est fait promettre des choses qui nous ont momentanément calmé le pompon; il faut maintenant que Québec mène à terme ce qu'Yves Bolduc avait entamé », dit-il.

Radio-Canada a tenté d'obtenir de l'information sur les intentions du ministre. Une réponse est toujours attendue.

Le professeur Paul Bélanger, qui enseigne au Département d'éducation et de formation spécialisées de l'UQAM, s'intéresse depuis des lustres aux centres d'éducation populaire. Et selon lui, leur sort au Québec « est tout à fait dramatique ». Car, pour lui, l'éducation populaire n'est pas un luxe. Elle a pour fonction de « créer du tissu social ».

L'UNESCO, rappelle-t-il, a défini que le savoir passait par trois voies : la formation professionnelle, la formation générale et l'éducation populaire.

Montréal sera d'ailleurs l'hôte de la neuvième édition de l'Assemblée mondiale de l'éducation et de la formation des adultes, à la mi-juin, à l'instigation du Conseil international de l'éducation des adultes (ICEA).

L'éducation populaire constitue souvent la porte d'entrée pour retourner sur les bancs d'école.

Paul Bélanger, professeur au Département d'éducation et de formation spécialisées de l'UQAM

L'éducation : donner du pouvoir à des gens qui n'en auraient peut-être pas autrement

« Des gens qui n'arrivent pas à lire la feuille qu'on leur remet à la pharmacie pour un médicament, qui ne comprennent pas la posologie, il en existe en grand nombre, dit-il. Le centre d'éducation populaire peut leur fournir les compétences nécessaires et, ainsi, accroître leur autonomie. »

Un autre exemple : le rôle que jouent les CEP en matière d'accompagnement pour les parents de jeunes enfants. « Le tiers des enfants arrive à l'école en n'ayant aucune notion d'écriture ni de lecture », affirme Paul Bélanger. » Ces enfants-là sont en décalage par rapport à ceux qui, provenant de familles plus scolarisées, sont déjà prêts à passer à l'étape suivante ».

Paul Bélanger mentionne aussi le travail, colossal, qu'il y a à faire pour familiariser quantité de gens aux nouvelles technologies. Sans compter les personnes âgées, qu'un cours d'histoire de leur quartier au Centre d'éducation populaire fait sortir de chez eux. « Les personnes âgées entre 75 et 80 ans, ceux qu'on appelle les ''young old'', jouent un rôle important dans la société », affirme-t-il. 

Même le macramé peut être utile...

Paul Bélanger se rappelle, non sans malice, une anecdote. Un jour que Jacques Parizeau, alors au plus fort de sa carrière politique, rencontrait des membres de centres d'éducation populaire - une cause qu'il soutenait éminemment - il avait lancé à la blague qu'il n'était « quand même pas pour financer des cours de macramé ».

Dans l'assistance, une dame s'était levée pour dire à M. Parizeau que c'était par un cours de macramé, précisément, qu'elle avait pu convaincre son mari et ses sept enfants de la laisser fréquenter le centre d'éducation populaire. C'était Solange Fernet-Gervais qui, au terme d'une impressionnante carrière dans les groupes féminins à titre de bénévole, dans les structures rurales et dans le réseau des affaires sociales, a reçu l'Ordre national du Québec. 

Grand Montréal

Société