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La sanction 12, une nouvelle inédite de Jancimon Reid

L'auteur Jancimon Reid

L'auteur Jancimon Reid

Photo : Mireille Massouh

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La sanction 12 raconte l'histoire d'un anti-héros sympathique pour qui le suicide devient la seule issue honorable. Ou presque.

Cette nouvelle inédite de Jancimon Reid est l'un des textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) 2015.

Originaire de Québec, où il vit toujours, Jancimon Reid a commencé sa carrière comme journaliste. Il est aujourd'hui rédacteur de discours. Depuis trois ans, entre deux corvées parentales, il consacre la plus grande part de ses temps libres à des projets d'écriture de fiction.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.


La sanction 12

Je suis dans le pétrin. Rien de surprenant vu mon talent pour l'autodestruction. Quand ce n'est pas en gaffant, c'est en frayant avec des personnes louches. Parfois les deux en même temps.

Il y a une semaine, par exemple, j'ai reproché à un gars de m'avoir refilé de la marchandise coupée avec du Tide. Le lendemain, son frère, qui avait pour passe-temps de remporter des médailles en kickboxing, m'a rendu visite. Après avoir échangé avec moi quelques politesses, suffisamment pour que mon nez saigne en faisant des grosses bulles, il m'a enjoint, lui et son couteau, de goûter à la came de son frère. Devant l'insistance du visiteur et surtout de sa lame, j'ai dû me refaire une ligne dans le nez, avec option détachant et blanchissage.

En mélangeant la farine à l'huile ferreuse de mon sang, j'ai été obligé d'affirmer au type que la poudre du frérot était aussi pure que l'eau d'un esker, même si je luttais fort contre l'attaque piquante du savon à lessive dans mes narines endolories. Satisfait, le médaillé m'a laissé cuver ma dose, mais seulement après m'avoir confisqué mon portefeuille, emportant avec lui de quoi tiper convenablement son frère et m'obliger à racheter soixante grammes de sa camelote. Pendant deux semaines, j'ai été obligé de rouler sur de la poudre infecte agrémentée d'un parfum printanier.

Et l'histoire ne s'arrête pas là. Pour renflouer mes finances après cet épisode de lessive nasale, j'ai accepté de prêter main-forte à un ami qui souhaitait faire passer de la poudre des États-Unis au Canada. Le plan consistait à cacher le stock dans les flottes d'un ponton et à faufiler l'embarcation sous un pont transfrontalier peu fréquenté la nuit.

Pour faire court, disons que la terrasse flottante, en mal de flottabilité, a coulé à pic sous le pont, délayant quelques centaines de kilos de bonheur en poudre dans les eaux sombres de la rivière. Le lendemain, l'histoire a fait les manchettes. Des centaines de barbottes brunes ont été trouvées gisant raides mortes sur une plage. La cause présumée du décès : arrêts cardiaques en série.

Je n'ai pas tardé à comprendre que mon échec allait me coûter cher. Mon créancier, dont j'ignorais jusque-là l'identité, s'est avéré être le chef d'une cellule du crime organisé qui, sans grande surprise, me réclamait le remboursement total du matériel que j'avais noyé. Rien de moins qu'une petite dette pharaonique... dans les six chiffres.

C'était la première fois que j'avais affaire à la mafia locale. J'étais toutefois en mesure de comprendre trois règles élémentaires qui régissent l'organisation :

1. Il est inutile d'imaginer se dérober à une dette.
2. Les délais pour rembourser sont très courts.
3. Si on ne peut pas payer en argent, on rembourse d'une autre manière.

Mon compte bancaire n'avait jamais vu l'ombre d'une somme à quatre chiffres. Et ces derniers temps, j'avais plus à lui rendre qu'à lui prendre. Il m'est donc apparu évident que je découvrirais le détail des formalités de la troisième règle.

Hier matin, l'homme de main du caïd a débarqué chez moi pour une visite de courtoisie. Il m'a confirmé que j'avais 48 heures pour rembourser, faute de quoi on appliquerait – selon le jargon du milieu – la sanction 12. Comme vous voyez, ces gens-là excellent dans le domaine de l'ambiguïté. J'ai demandé à ce Méderick qu'il me fasse l'obligeance d'une traduction, mais pour seule réponse, il s'est contenté d'un sourire.

Depuis l'enfance, j'ai un peu trop abusé des stupéfiants, mais il me reste suffisamment de matière grise pour comprendre que ma vie ne tient plus qu'à un fil. Demain matin, lorsqu'ils comprendront que mon solde bancaire est à néant, ils n'hésiteront pas à appliquer leur foutue sanction.

Pourquoi alors ne pas prendre le prochain avion pour le Botswana? J'ai dû éliminer l'option de fuite lorsque j'ai constaté que le gorille de Méderick, tapi au pied de ma fenêtre, surveillait en permanence mes allées et venues. Ces gens-là n'en sont pas à leur premier dossier de recouvrement...

Hier, au dépanneur, je suis tombé sur une vieille connaissance à qui j'ai eu l'occasion de parler de mes problèmes en général et de la sanction 12 en particulier. Aussitôt, le gars m'a demandé : « Combien tu leur dois? » Lorsqu'il m'a entendu prononcer les syllabes interminables, il a ouvert des yeux tout grands, il a grimacé et est reparti sans un au revoir.

À cet instant précis, j'ai compris à quel point j'étais dans un pétrin opaque.

Rassembler 430 000 $ pour demain matin relève de la magie noire, à moins de tenter l'enlèvement de la femme d'un magnat du pétrole contre rançon. Mais avec ma disposition pour les plans foireux, un dernier spasme d'une aussi belle amplitude de bêtise ne ferait que durcir mon impasse.

J'ai eu beau tourner les idées recto verso, j'en suis venu à une conclusion difficile. Il ne me reste qu'une douzaine d'heures à vivre et j'ignore de quelle façon déshonorante on me fera prendre le chemin du cimetière. C'est pourquoi je préfère procéder par moi-même, en gérant les conditions de mon trépas. C'est avant tout une question de dignité.

« Quel con! » pensez-vous. Peut-être. Mais franchement, que feriez-vous à ma place? Je suis encore jeune et je préférerais vivre au moins une journée de plus, mais cette fois j'ai frappé un sérieux cul-de-sac. Quel jour avait prévu le Grand-Barbu-Haut-Juché pour mes funérailles? Je l'ignore. Ce que je sais cependant, c'est que mon caïd en a décidé autrement. Et je préfère ne pas lui laisser ce plaisir.

Croyez-moi, je considère avoir pris la décision la plus sage. Et comme la sagesse vient avec un certain sens de l'urgence, je me suis déjà procuré ce qu'il faut pour en finir. Après avoir gratté le fond de mon coffret de secours, je suis parvenu à dénicher, dans la rue, un cruchon gorgé de Seconal en cachets. En mélangeant trois grammes de barbiturique à de la crème glacée menthe et chocolat – je suis accro à cette merde –, j'ai de quoi m'offrir une sieste définitive.

D'ailleurs, je ne vous ferai pas languir plus longtemps : cette crème glacée, je l'ai avalée il y a quelques minutes. Pourquoi suis-je ici à perdre du temps précieux à noircir ces lignes, direz-vous? Pour éviter que les gens se souviennent de moi comme d'un lâche. J'ai ma fierté et ce n'est pas la mort qui va me l'enlever.
Maintenant que l'essentiel a été dit, je m'arrête. L'heure est venue d'aller m'installer sous les draps.
Adieu.

***

Il faut croire que les choses ne s'arrêtent pas quand on le décide.

En ouvrant les yeux, je n'ai d'abord pas compris ce qui se passait. À part une confusion attribuable à une sieste prolongée, rien ne me laissait supposer que j'avais ingurgité, la veille, une dose fatale de sédatifs. Pourtant, le bol de crème glacée se trouvait sur ma table de chevet, au fond duquel avait durci un cercle de crème verdâtre, attestant que j'avais bien avalé la mixture.

Le cadran indiquait 10 h 41. Je m'étais fait à l'idée de m'endormir pour l'éternité et voilà que je me réveillais dans mes draps! J'ai accueilli la chose avec bonheur et me suis appuyé sur mes coudes pour mieux apprécier la lumière du jour. Mon estomac émettait des gargouillis rauques. Normal, après le cocktail que je venais de lui catapulter.

En baissant les yeux, j'ai remarqué quelque chose que j'avais d'abord pris pour une ombre : le motif de mes couvertures s'était obscurci. De vert tendre, il avait tourné au marron sombre.
C'est en soulevant les draps que j'ai compris que mon sommeil de plomb ne m'avait pas épargné de la besogne que Méderick était venu faire aux petites heures du matin : il était reparti avec la moitié de ma jambe droite. Près du moignon encore dégoulinant, un bout de papier avait été déposé sur le drap rougi.

« Sanction 12 : remboursement par prélèvement quotidien. »

C'était donc ça! Dans sa magnanime bonté, Méderick avait eu la politesse de m'offrir une traduction en différé. J'ai accueilli sa petite attention avec reconnaissance, même si la note transpirait un peu trop la métaphore. Ces gens-là adorent les analogies avec le milieu bancaire...

En comprenant que c'était le sédatif qui m'avait privé – et me privait toujours – de la douleur de l'amputation, je me suis mis à réfléchir à toute vitesse.

Cela signifiait qu'on viendrait faire sur mon corps un virement quotidien et que, vu l'ampleur du remboursement exigé, on le ferait jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible d'effectuer le moindre retrait. En d'autres mots, on me réservait une fin de vie semblable à celle d'un bovin qui a la malchance d'appartenir à la race Angus triple A.

Dans l'extase de me savoir encore vivant et en réalisant ma chance de pouvoir profiter de quelques autres jours de vie, j'ai pris la décision que j'allais répéter la dose tous les soirs.
Jusqu'au dernier prélèvement.

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