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Une île au large, une nouvelle inédite de Francis Asselin

L'auteur Francis Asselin

L'auteur Francis Asselin

Photo : Geneviève Fredette

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Une île au large raconte l'histoire d'un homme et d'un enfant qui se retrouvent soudés l'un à l'autre par la peur.

Cette nouvelle inédite de Francis Asselin est l'un des cinq textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) 2015.

Francis Asselin n'a pas encore 30 ans. Originaire de Drummondville, il vit à Montréal où il est journaliste au pupitre à La Presse

Prix de la nouvelle Radio-Canada

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.


Une île au large

- On va le tuer? demande l'enfant.
- Faudra le trouver d'abord.
- Mais quand on va le trouver, on va le tuer?
- C'est l'idée, répond l'homme.
- Et s'il nous trouve avant?
- Ça risque pas, nous sommes les chasseurs.

Il pointe les empreintes au sol qui se multiplient à grandes foulées dans la boue grise en direction de la forêt et il s'accroupit, les coudes sur les genoux, et il appuie la crosse de sa carabine au fond d'une des traces. Un vent frais effleure le ventre de l'île et une petite pluie descend à longs traits argentés, comme des aiguilles.

- Et surtout, nous sommes deux.
- Et s'il est deux lui aussi?
- Il y aurait deux pistes dans ce cas.
- Oh!, fait l'enfant.

L'homme se balance des orteils aux talons et ramasse une brindille de paille au sol et du pouce il lui applique une légère pression et elle ploie mollement, sans casser. Il observe les signes de la mort précoce de l'hiver. Les éclats de la coquille de neige translucide sur le champ noyé, la petite rocaille dégorgée par la terre en réveil, l'eau de fonte qui ruisselle entre les sillons.
« À quoi tu joues? », murmure l'homme en roulant la brindille de paille entre son pouce et son index. Il passe sa langue sur ses dents en se demandant si c'est le présage d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle et en guise de réponse lui parvient le grand bruit étouffé des plaques de glace qui cognent contre le flanc de l'île, aussitôt embouties par d'autres fragments d'embâcles à la dérive, et ce carambolage forme une méchante lande fripée qui n'a rien à voir avec les vastes étendues lisses et dures qui prolongeaient autrefois l'île dans l'infini. Quand l'enfant lui demande pourquoi il ne peut plus marcher sur la glace, l'homme lui répond que c'est la faute à la nature et quand l'enfant lui dit « Oui, mais pourquoi? », il lui répond que c'est comme ça et c'est vraiment la réponse la plus honnête qu'il connaisse.

L'enfant fixe la ligne des arbres mouillés qui luisent comme les barreaux d'une cage noire. Un craquement au cœur de la forêt lève des oiseaux aux ailes froissées qui montent et tournoient dans le ciel élimé. L'enfant se raidit et fait un pas en arrière.

- C'est bon, c'est bon, dit l'homme, c'est sûrement qu'un vieil arbre qui est tombé.
- Et si c'était lui?
- Ça m'étonnerait.
- Oui mais quand même.
- T'as bien raison. C'est quand on se relâche que le malheur arrive. T'as tout à fait raison. Mais la carabine que j'ai là crache du gros plomb capable de l'arrêter tout net s'il est assez idiot pour sortir en plein jour.
- Il fait de moins en moins jour.

L'homme opine de la tête. La lumière vacille comme une ampoule fatiguée. Il se relève en poussant sur ses genoux et remonte le col de son imper et touche sa barbe et crache par terre. Le vent s'est mis à souffler plus fort et a tourné la pluie sur son tranchant.

- C'est bon, on rentre.
- Attends.

L'enfant dégage un caillou de la terre pâteuse et le lance de toutes ses forces vers la forêt en poussant un petit han. Il essuie sa main contre son jeans et la donne à l'homme et ils font demi-tour vers la maison. La main de l'enfant se durcit quand ils croisent le talus de pierres qui recouvre le cadavre du chien.

- Même si on est les chasseurs et que t'as une carabine, j'ai un peu peur.
- C'est normal.
- Tu crois qu'il a peur lui?

L'homme caresse sa barbe et réfléchit quelques secondes.

- C'est pas une peur comme la nôtre, que je dirais. Elle est animale, elle vient d'ailleurs. Il a rien, tu vois, à part sa vie, c'est pour ça qu'il a peur de rien et de tout en même temps. C'est même pas de la peur que je dirais, c'est juste qu'il sait pas faire autrement.
- O.K., dit l'enfant en rabattant le capuchon de son ciré.

Aussitôt arrivé à la maison, l'enfant déploie ses cahiers et ses crayons sur la table pendant que l'homme prépare le repas. Les tranches de jambon à la coupe grossière grésillent dans la poêle et il les retourne rapidement de la fourchette. Leur teinte livide rosit peu à peu et l'homme jette un coup d'œil à l'enfant.

- Non, pas celle-là, tu le sais.

L'enfant soupire et change son crayon de main et son poignet se casse à angle droit.

- Pourquoi est-ce que je peux pas dessiner de la gauche?
- Je te l'ai déjà dit, c'est un monde de droitiers.
- Qu'est-ce qui arrive aux gauchers?
- Ils finissent mal. C'est prouvé.
- Par qui?
- Les docteurs.

L'enfant se recule sur sa chaise.

- Au baseball il y a des lanceurs gauchers.
- Et qu'est-ce que tu sais du baseball, toi?
- J'ai vu ta collection de cartes au grenier.
- D'abord t'es pas un joueur de baseball et le grenier c'est pas un endroit pour toi.

L'enfant baisse la tête dans son cahier et reprend son dessin. Une lourde mèche blonde dégringole au milieu de son front. Il faudra le raser bientôt, pense l'homme, et il pique la viande fumante dans la poêle et il fait signe à l'enfant de dégager la table. Ils mangent l'un à côté de l'autre. La fenêtre est déjà barbouillée de pénombre. L'enfant mastique en silence. Sa fourchette grafigne la porcelaine de l'assiette.

- Arrête ça.
- O.K.
- Bois ton eau en mangeant.

L'enfant découpe le pourtour noir du jambon et boit une gorgée d'eau. Des bulles forment un col blanc au verre.

- Tu crois qu'il va revenir cette nuit?
- C'est pas impossible.
- Et s'il essayait d'entrer cette fois?
- Je vais m'assurer que la porte est bien verrouillée et je vais rester avec toi jusqu'à ce que tu t'endormes. Va falloir veiller l'un sur l'autre maintenant. Tu comprends?
- Oui.
- Bon. Bois ton eau.
- Et toi?
- Moi?
- Qui va te protéger s'il réussit à entrer?

Les yeux de l'enfant sont verts et très désespérés. L'homme secoue la tête.

- T'en fais pas avec ça. Bois ton eau.

Comme tous les soirs, au moment de ramener les draps sous son menton, l'enfant pleure un coup, tout doucement, un sanglot fluide et musical avec des larmes rondes qu'il égrène comme un chapelet. L'homme veille, assis dans le coin de la chambre. Il se lève quand la respiration saccadée de l'enfant s'assouplit. La chaise de bois grince. Le plancher aussi. Il s'approche de la fenêtre et l'entrebâille. Elle donne sur le petit jardin entretenu par l'enfant. Au bout des rangs gorgés d'eau de fonte et de pluie, la sépulture grossière du chien forme une excroissance.

Désolé vieux, pense l'homme. D'abord il aurait voulu ne pas avoir à en arriver là, mais l'enfant devenait téméraire. Il avait beau lui exposer sa ribambelle de peurs, l'enfant ne les comprenait pas. C'étaient des peurs fines et délicates ciselées pendant toute une vie d'homme et aucune d'entre elles ne pouvait protéger l'enfant contre lui-même. Il lui fallait une peur de monstre, une peur de son âge, à polir et à chérir pour les années à venir.

L'homme passe ses doigts dans sa barbe et touche ses lèvres et y coince une cigarette roulée au matin et craque une allumette. Le tabac jaune s'embrase comme du foin sec. Il contemple la forêt et le fleuve et un long frisson le traverse. Il roule la fumée dans sa bouche et la souffle par la fenêtre entrouverte. Puis il remarque que la peinture est écaillée autour du loquet, comme si quelqu'un y avait coincé un outil pour le forcer. Il tire fort sur sa cigarette. Demain, il obligerait l'enfant à décaper le cadre et le châssis et à tout repeindre en blanc et cette fois il comprendrait que c'est pour son bien. Il considère tout ça en fumant et après un temps il jette la cigarette par la fenêtre d'une chiquenaude et une gerbe d'étincelles rouges explose et meurt dans la nuit.

L'homme s'approche de l'enfant et se penche sur lui et très doucement il enroule ses doigts autour de son cou, sans appliquer de pression. Un fleuve coule sous cette peau, pense-t-il, et du revers de sa main tremblante il effleure la joue de l'enfant et il quitte la chambre en verrouillant la porte derrière lui. 


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature.

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