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Boris Nemtsov : la démocratie assassinée en Russie

Boris Nemtsov

Boris Nemtsov

Photo : Radio-Canada/Alexey Sergeev

Radio-Canada

Il était grand, fort en gueule, défiant. Un tribun hors pair, capable d'électriser des foules d'opposants avec ses slogans percutants. Car, avant tout, Boris Nemtsov se plaisait à être le poil à gratter du régime Poutine.

Un texte de Jean-François Bélanger, correspondant en Russie de 2010 à 2014TwitterCourriel

Autrefois vice-premier ministre sous la présidence de Boris Eltsine dans les années 90, beaucoup voyaient, à l'époque, en ce jeune politicien ambitieux, un futur chef d'État. Il était déjà réformateur, voulait faire entrer la Russie dans la modernité; en faire un pays normal. Eltsine finira cependant par choisir pour dauphin un ancien agent du KGB, Vladimir Poutine, condamnant du coup Boris Nemtsov à une vie d'opposant.

C'est en 2011 que je l'ai rencontré pour la première fois alors que le mouvement d'opposition à Vladimir Poutine prenait de l'ampleur, après des élections législatives à la légitimité douteuse. En septembre cette année-là, Vladimir Poutine avait annoncé son grand retour à la présidence. Son fidèle lieutenant, Dmitri Medvedev, temporairement promu président, confirmait qu'il allait céder sa place après l'avoir gardée au chaud pendant quatre ans pour Poutine, le temps d'ajuster la constitution russe à ses ambitions.

Jusque là, les opposants au régime n'arrivaient qu'à mobiliser quelques dizaines de personnes sur la place Triumfalnaya chaque 31 du mois. Et Boris Nemtsov était chaque fois du nombre. Mais après les législatives de décembre 2011, c'est par dizaines de milliers que les Russes descendaient dans les rues de Moscou, portant fièrement un ruban blanc, symbole du mouvement pour des « tchistye vybory »; pour des élections propres.

Entre-temps, d'autres leaders de l'opposition, plus jeunes, plus énergétiques, plus charismatiques avaient émergé. Boris Nemtsov s'était rallié et semblait se nourrir de l'énergie des Alexeï Navalny, Sergueï Oudaltsov, Ilya Yachine. À chaque rassemblement sur la place Bolotnaya, à deux pas du Kremlin, l'aîné qu'était Nemtsov avait toujours droit à son temps de parole. Son cheval de bataille était la lutte à la corruption. Accroché à son micro, il haranguait la foule par un froid glacial, promettant que « Rossiya budet svobodna bez Poutina », la Russie sera un jour libre, débarrassée de Poutine.

Visiblement ravi de son retour en grâce, il se livrait volontiers à des entrevues avec les médias étrangers dans un anglais qu'il maîtrisait plutôt bien, ce qui était rare parmi les figures de l'opposition. Il parlait avec force et conviction.

En décembre 2011, alors que le premier rassemblement sur la place Bolotnaya mobilisait des dizaines de milliers de personnes, le colosse avait du mal à masquer son enthousiasme. En entrevue, il me disait, large sourire au visage : « J'ai déjà pris part à deux révolutions. La première en 1991 aux côtés de Boris Eltsine sur un tank, j'étais député à cette époque, et la deuxième à Maïdan en Ukraine. Mais celle-ci sera très calme, très pacifique. Une révolution blanche », pointant le doigt vers son ruban blanc.

J'allais le revoir à chaque manifestation et chaque fois je m'interrogeais sur la nature réelle de son enthousiasme : authentique ou de façade, pour inspirer les foules? Y croyait-il vraiment? Arrêté régulièrement comme ses acolytes Navalny, Oudalstov et Yachine, il ne pouvait ignorer qu'il dérangeait en haut lieu; il ne pouvait ignorer que la bataille qu'il menait en faveur de la démocratie en Russie était perdue d'avance, à moins d'un formidable et improbable revirement de situation.

Et pourtant, il revenait sans cesse à la charge. Même après la victoire de Vladimir Poutine aux élections de 2012, même après l'arrestation massive et la condamnation à des peines de prison de manifestants lors du rassemblement de mai 2012. Comme un bouledogue qui ne veut pas lâcher le mollet qu'il tient entre les dents.

En mai 2013, lors d'une marche pour demander la libération des manifestants arrêtés l'année d'avant, il me dressait la liste des demandes de l'opposition décimée, comme si le rapport de force était encore en sa faveur. « Nous demandons la libération des prisonniers politiques, la fin de la corruption. Et Poutine veut être président à vie, ce qui serait un désastre pour la Russie. Nous exigeons une modification de la constitution pour limiter à deux le nombre de mandats par personne. »

Le tableau qu'il dressait de la Russie sous Poutine était bien sombre : associations et ONG désignées comme « agents de l'étranger », une presse muselée, remplacée par de la propagande mensongère pro-Poutine; argent investi dans les services secrets. Il dénonçait aussi une politique économique qu'il considérait dangereuse: « Toute notre économie est basée sur le pétrole, sur l'exploitation des matières premières. Il n'y a aucun développement, aucune innovation », me disait-il, désolé. L'avenir allait lui donner raison.

Avant les Jeux olympiques de Sotchi, il publiait un rapport recensant et dénonçant les dépassements de coûts et les détournements de fonds. Des sommes se chiffrant en milliards de dollars. Il rappelait aussi à quel point tous les juteux contrats avaient été attribués à des amis de Vladimir Poutine.

Harcelés, emprisonnés ou forcés à l'exil comme l'ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovsky ou l'ex-champion d'échecs Garry Kasparov, tous ses compagnons de lutte semblaient dernièrement hors jeu, marginalisés dans une Russie au patriotisme, au nationalisme exalté, dopé aux conquêtes en Ukraine. La Crimée, le Donbass. Difficile de lutter lorsque tout un peuple adule son leader, chante les vertus du nouveau tsar.

Au printemps 2014, sa photo se retrouvait placardée en plein coeur de Moscou sur des bannières géantes le désignant avec d'autres figures de l'opposition, comme un traître, membre de la cinquième colonne. Il était régulièrement la cible des télévisions pro-Kremlin qui doutaient aussi de son patriotisme. Dans cette nouvelle Russie monolithique, son attachement aux valeurs de démocratie, aux droits de la personne, son combat contre la corruption faisaient de lui un paria. Il était vu par beaucoup comme l'homme de l'Occident.

Dans cette Russie où les jeunes filles en fleurs portent fièrement un t-shirt moulant montrant un Poutine conquérant, à cheval, le torse nu, Boris Nemtsov, lui, continuait de nager à contre-courant. Il dénonçait la guerre en Ukraine, s'apprêtait à publier un rapport prouvant l'implication de l'armée russe. Il s'apprêtait surtout à tenir une grande manifestation contre la guerre. Don Quichotte des temps modernes, il ne semblait douter de rien. Même lorsque sa mère l'avertissait de faire attention et lui disait qu'à force de s'en prendre à Poutine, il se ferait assassiner.

Boris Nemtsov a été abattu de 4 balles dans le dos sur un pont, à deux pas du Kremlin. Et avec lui, s'est éteint son rêve de faire de la Russie un pays démocratique; un pays normal.

Boris NemtsovAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Boris Nemtsov lors d'une manifestation à Moscou

Photo : Radio-Canada/Alexey Sergeev

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