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La solide Arabie saoudite devant le recul du pétrole

Un géant de l'or noir défend sa place au sommet
Radio-Canada

Sous les vastes dunes de ses déserts, l'Arabie saoudite dispose d'un coffre aux trésors. Les imposantes réserves de pétrole qui s'y trouvent ont fait de ce pays un poids lourd incontesté de l'industrie pétrolière au fil des décennies. Et malgré les aléas, l'Arabie saoudite maintient sa stratégie.

Un texte de Marie-Eve BédardTwitterCourriel

C'est naturellement vers ce géant du Golfe que tous les yeux se sont tournés en novembre 2014, alors que le prix du baril de pétrole était en pleine chute. Le colosse allait-il consentir à une réduction de sa production pour permettre de stabiliser, voire de faire remonter les prix? La réponse de son ministre du Pétrole, Ali Al-Naïmi, est venue lors d'une rencontre de l'OPEP à Vienne. Catégorique, inflexible.

Pas question pour l'Arabie saoudite de ralentir sa production. Le baril de pétrole poursuivait sa descente vertigineuse.

« C'est la première fois qu'ils disent qu'on ne va rien faire et qu'on veut maintenir notre production. On n'a jamais vu ça dans le marché du pétrole parce que c'est un secteur critique, il est extrêmement important », explique Rana Samaha, directrice de la recherche et du conseil pour la firme Energy Intelligence.

Pourquoi ce refus sans précédent de jouer les grands arbitres du marché? L'Arabie saoudite n'avait d'autre choix, estime Francis Perrin, directeur de la revue Pétrole du monde arabe. « L'Arabie saoudite croit qu'elle ne peut pas faire autrement en ce moment. Elle croit que si elle réduisait sa production, d'autres pays membres de l'OPEP ou pas en profiteraient pour lui prendre des parts de marché. [...] L'Arabie saoudite aurait ainsi réduit sa production, mais sans effet sur les prix. Ce raisonnement n'est pas absurde. »

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C'est que l'Arabie saoudite, comme les autres membres de l'OPEP, fait face à une concurrence qui ne cesse d'augmenter de la part de producteurs non conventionnels : les États-Unis, le Canada et, dans une moindre mesure, le Brésil.

« Dans ce nouveau contexte, l'Arabie saoudite a décidé de ne pas chercher à défendre un prix qui est aujourd'hui devenu surévalué et de s'adapter à la nouvelle compétition pétrolière mondiale. Et donc de se battre pour préserver ses parts de marché, notamment sur les marchés asiatiques qui sont un marché essentiel pour l'Arabie saoudite aujourd'hui, et qui le sera de plus en plus année après année, compte tenu de la croissance économique et démographique dans cette région. »

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Le royaume est en guerre, en guerre économique, selon Céline Antonin, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques. « On voit bien que son idée, c'est de montrer qu'elle reste le maître du jeu sur le pétrole, et qu'effectivement, ils restent les grands producteurs. Ils veulent essentiellement contrecarrer toute la partie production de pétrole de schiste, donc qui vient d'Amérique du Nord, en ayant cette stratégie. »

L'Arabie saoudite demeure le plus important exportateur de pétrole avec 13 % du marché mondial, mais sa place au sommet étant menacée, elle n'a pas l'intention d'initier seule une réduction de sa production pour redresser les cours de l'or noir, et par le fait même aider la concurrence.

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Une offensive?

Certains analystes croient plutôt que l'Arabie saoudite fait un calcul géostratégique concerté avec les États-Unis pour mettre à genoux certains pays exportateurs et opposants politiques sur l'échiquier du Moyen-Orient, nommément la Russie et l'Iran. Rana Samaha, de Energy Intelligence, croit qu'il s'agit d'une conséquence fortuite, mais qui n'est pas sans déplaire.

Certainement, il y a des side-effect politiques. Certains pays sont beaucoup coincés financièrement et on le voit déjà, la Russie et l'Iran certainement. L'Arabie saoudite ne va pas être très malheureuse parce que ces pays ont moins de marge financière et peut-être politique.

Rana Samaha, directrice de la recherche et du conseil pour la firme Energy Intelligence

L'Arabie saoudite a les reins solides. Bien que plus de 90 % des revenus de l'État proviennent de la vente de pétrole, elle croit pouvoir jouer de patience avec un marché qui finira bien par lui donner raison.

D'abord, parce que ses coûts d'exploitation sont très bas, explique Céline Antonin. « L'Arabie saoudite, elle, a un coût d'extraction qui est très faible, qui est aux alentours de 5 $ ou 6 $ pour extraire le pétrole. À cela, il faut ajouter une marge d'exploitation, une marge opérationnelle. Globalement, je dirais qu'au-dessus de 15 $ ou 20 $. En fait, l'Arabie Saoudite réalise un profit. »

Un profit oui, mais il ne suffirait pas à combler les dépenses de l'État. Pour soutenir les généreux programmes de subventions à sa population, essentiels au maintien de la paix sociale en Arabie saoudite, il faudra puiser dans le bas de laine. « lls ont environ 700 milliards de dollars en réserve, souligne Mme Samaha, et donc eux ils se considèrent très à l'aise avec un prix plus bas. Ils n'ont pas réduit leurs dépenses, ils ont annoncé qu'ils étaient prêts à prendre un déficit sur leur budget 2015 et possiblement 2016. »

Et les pays voisins?

Francis Perrin croit que l'Arabie saoudite peut tenir comme cela pendant des années, et va donc tenir tête à ceux qui l'appellent à ralentir la production. Mais le pays doit se montrer prudent, attentif à ses voisins moins solides.

« Ce rééquilibrage du marché est susceptible d'entraîner une forme de tension dans divers pays producteurs et exportateurs à travers le monde, y compris dans le monde arabe. Et il faut que l'Arabie saoudite soit très attentive à ces développements, car ce pays n'est pas désireux de relancer un cycle d'instabilité dans le monde arabe. Cela met les États de cette région dans une situation beaucoup plus difficile pour répondre aux besoins de leur population. »

Pour le moment, le royaume ne montre aucun signe de faiblesse. Au contraire, le roi Salmane, qui a accédé au trône en pleine dégringolade des cours du pétrole, vient d'annoncer la distribution de milliards de dollars en bonis aux employés de l'État et à divers organismes. Le contrat social, semble-t-il dire, est intact. Les largesses de la monarchie vont se poursuivre, ses sujets peuvent dormir en paix.

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