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Faut-il s'étonner du recul du prix du pétrole?

Un puit de pétrole en Californie
Un puit de pétrole en Californie Photo: Lucy Nicholson / Reuters
Radio-Canada

Inattendue? Exceptionnelle? Unique? La chute fulgurante du prix du baril de pétrole au cours des derniers mois a eu l'air de surprendre un peu tout le monde, mais qu'en est-il vraiment? Aurait-on pu la voir venir? Et qu'est-ce que ça change réellement? Voici quelques pistes de réflexion, qui nous font effectuer un retour sur l'histoire de l'or noir.

Un texte de Philippe ChevalierCourriel

Une chute comme celle des derniers mois n'est pas unique depuis que le monde s'abreuve de pétrole. Des baisses semblables avaient été observées auparavant, par exemple en 1986, où l'Arabie saoudite avait littéralement inondé le marché, provoquant un effondrement des prix. Ou encore, lors de la crise économique de 2008, le prix du baril avait là aussi atteint un creux. On peut aussi se rappeler les deux chocs pétroliers des années 1970, où les prix avaient augmenté brutalement avant d'effectuer une chute tout aussi spectaculaire.

Si elles ne sont pas inhabituelles, on constate que ces fluctuations importantes du prix du pétrole se sont majoritairement produites au cours des quelque 40 dernières années. En effet, si on observe le portrait global de l'évolution du prix du pétrole, on constate que le prix (en dollars constants) fluctue très peu jusque dans les années 1970.

C'est à partir de cette date que l'on commence à voir des hausses et des baisses beaucoup plus marquées. Pourquoi? Parce que jusque dans les années 1960, les compagnies pétrolières avaient le contrôle total sur le prix du pétrole. « C'était un prix convenu, pas un prix qui résultait de la rencontre de l'offre et de la demande. Alors le prix était très faible », explique Samir Saul, professeur agrégé d'histoire à l'Université de Montréal et spécialiste des relations internationales.

Mécontents de ces bas prix, les pays producteurs fondent l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 1960 dans l'espoir d'influer sur le prix et de le faire augmenter. Ça fonctionne jusqu'au milieu des années 1980. Cette période est marquée par des hausses spectaculaires de prix lors des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Mais ensuite, les prix repartent à la baisse et l'OPEP ne parvient plus à les maîtriser.

À cette même période, les marchés financiers, notamment à Londres et à New York, prennent une importance majeure dans la fixation du prix du pétrole, qui devient alors une « denrée spéculative ».

« Depuis 1986, la fixation des prix est maintenant une question de marché, mais un marché qui n'est pas comme les autres parce que ce sont les opérateurs qui négocient le pétrole comme une denrée financière, ils l'achètent à terme. Ils en achètent de grandes quantités et en vendent de grandes quantités. Le pétrole est maintenant entre les mains de financiers, qui établissement le prix du pétrole en fonction de leurs prévisions de l'avenir. C'est [devenu] une denrée spéculative », poursuit M. Saul.

Pour consulter ce graphique sur le prix du pétrole sur votre appareil mobile, cliquez ici (Nouvelle fenêtre)

Quand l'économique devient politique... et vice versa

Le pétrole étant devenu un objet du marché, un jouet de la bourse, des fluctuations sont inévitables, mais est-ce que des chutes majeures comme celle des derniers mois sont « normales »? Et à quel point sont-elles prévisibles?

Si des signes avant-coureurs ou des « symptômes » sont perceptibles, il semble très difficile de prévoir des chutes ou des hausses marquées. « Dans les années 1980, quand l'Arabie saoudite avait soudainement augmenté sa production, personne ne l'avait vue venir. Même chose pour la crise de 2007-2008, on voyait que les choses allaient mal, mais personne n'avait prévu jusqu'où ça pouvait aller », souligne Hendrix Vachon, économiste chez Desjardins.

D'un point de vue strictement économique, la chute de 2014 a elle aussi surpris. Les analystes constataient depuis quelque temps déjà une hausse de la production américaine; une forte augmentation des prix n'était donc pas dans leur boule de cristal. Mais une hausse soudaine des productions en Libye et en Irak, une baisse de la demande dans certains pays d'Asie et la décision de l'Arabie saoudite de ne pas intervenir ont fait carrément reculer les prix.

« L'Arabie saoudite a décidé d'arrêter de jouer à l'arbitre et de maintenir ses parts de marchés. [Tous ces facteurs ont fait en sorte que ] la demande était plus faible que ce qui était anticipé et l'offre était plus forte qu'anticipé, donc un surplus s'est créé sur le marché et les prix ont baissé rapidement », poursuit M. Vachon.

D'un point de vue géopolitique, la chute n'a cependant pas du tout surpris le professeur Saul. « Pourquoi l'Arabie saoudite n'est pas intervenue et pourquoi les États-Unis n'ont pas fait pression sur leur allié saoudien? Parce ce que faire baisser le prix du pétrole sur le marché international, c'est nuire d'abord à la Russie, à l'Iran et au Venezuela. [...] L'Arabie saoudite fait cette fois-ci quelque chose de très différent, et il y a des raisons politiques derrière ça, pas seulement des raisons économiques. »

« Cette chute n'est pas normale. Ça nous montre à quel point le pétrole est une denrée spéculative et à quel point elle est liée à des calculs politiques. L'objectif est la Russie, ce n'est pas caché. Il s'agit de casser les reins à la Russie pour la mettre à genoux, et l'obliger à accepter la politique américaine; et le pétrole est en quelque sorte ici une sanction de plus parmi les sanctions que l'on impose à la Russie. On veut lui faire perdre une partie de ses revenus dans l'espoir qu'elle va céder sur le plan politique », poursuit le professeur Saul.

Le pétrole a donc un peu toujours servi de pion sur l'échiquier politique mondial. Pour ne reprendre qu'un seul exemple, en 1973, lors de la guerre du Kippour, les pays membres de l'OPEP décrètent un embargo sur les livraisons de pétrole aux pays qui soutiennent Israël. Les prix du brut ont alors explosé.

Pour la suite

Ce jeu politique avec le pétrole a cependant des conséquences économiques bien réelles, tant que le monde en est aussi dépendant.

« Les fluctuations brutales sont inquiétantes. Les hausses soudaines et les baisses soudaines font en sorte que l'on est sur une montagne russe. On monte et on descend sans pouvoir prévoir son action économique. Parce que comment investir, comment planifier quand on ne sait pas quel sera le coût de l'énergie? Et le pétrole demeure une source d'énergie capitale », précise Samir Saul.

Une baisse importante du prix fait bien sûr le bonheur des automobilistes qui paient moins cher pour faire le plein. Mais un bas prix sur une longue période peut avoir des effets pervers et contribuer à renverser la tendance, selon Hendrix Vachon. « Plus les prix vont rester faibles plus longtemps, plus l'inquiétude sur la production future va augmenter, plus on va craindre une pénurie, donc plus il y a de chance que ça se mette à augmenter rapidement par la suite. Là, on est dans une situation où on a l'impression qu'on nage dans le pétrole, mais rapidement ça pourrait s'inverser », dit-il.

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