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Mohamed Fahmy est en colère contre Ottawa

Entrevue avec Mohamed Fahmy : reportage de Marie-Ève Bédard
Marie-Eve Bédard

Libéré après 411 jours de détention au Caire, le journaliste canado-égyptien Mohamed Fahmy vide son sac. Il critique vertement les efforts du Canada pour le faire libérer. Pour lui, l'intervention de l'ex-ministre des Affaires étrangères John Baird a été contre-productive et les démarches, en général, inefficaces. Il s'est confié à Radio-Canada.

Un texte de Marie-Eve BédardTwitterCourriel

L'homme qui se présente dans une chambre d'hôtel du Caire accompagné de sa fiancée a l'air fébrile, anxieux, mais heureux.

« Je suis euphorique. Je retrouve les simples gestes du quotidien : me servir d'un téléphone, passer du temps avec ma mère, manger de la nourriture maison. »

Mohammed Fahmy vient alors de passer ses premières vingt-quatre heures en liberté après 411 jours en détention. Le journaliste canadien d'origine égyptienne a été arrêté en décembre 2013 avec deux collègues de la chaîne Al-Jazira dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel Marriott.

Quand on a sonné à la porte dans l'hôtel, j'ai regardé par le guet et c'était un serveur, enfin, un agent de la sécurité déguisé en serveur. Alors, j'ai ouvert la porte. Soudainement, une quinzaine d'hommes brandissaient des armes et un caméraman nous filmait, je voyais le flash d'un appareil photo. J'ai compris à ce moment-là que ce n'était pas une descente ordinaire. Ces hommes étaient là pour monter un coup contre nous.

Mohamed Fahmy

Les images filmées ont été diffusées sur les chaînes égyptiennes accompagnées d'une trame sonore apocalyptique pendant que Mohammed Fahmy, l'Australien Peter Greste et Bader Mohamed étaient accusés d'avoir soutenu une organisation terroriste, d'avoir fabriqué de fausses informations dans le but de ternir l'image de l'Égypte et d'avoir opéré un bureau pour une agence de presse sans permis et accréditations.

Les trois hommes ont été reconnus coupables lors d'un procès qualifié de politique et de farce par les groupes de défense des droits de la personne. En novembre, une cour de cassation ordonnait la tenue d'un nouveau procès.

Jeudi dernier, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed étaient de retour dans la cage des accusés. Peter Greste, lui, était déjà de retour chez lui en Australie en vertu d'un décret présidentiel adopté par Abdel Fatah Al-Sissi.

Mohamed Fahmy et la journaliste Marie-Ève BédardMohamed Fahmy et la journaliste Marie-Ève Bédard Photo : Sylvain Castonguay

Mohammed Fahmy avait cru qu'il était lui aussi sur le point de partir. Mais son expulsion tant attendue vers le Canada n'est jamais venue malgré les encouragements répétés de la diplomatie canadienne.

« Je me suis senti trahi. Trahi par les Égyptiens et abandonné par les Canadiens. J'étais de retour à la case départ. Je célébrais déjà. C'est un coup dur de se voir dupé de la sorte. Je me retrouvais de nouveau dans cette cage et devant un système judiciaire que je ne reconnais même pas. »

Jeudi dernier, le juge Hassan Farid a ordonné sa libération sous caution pendant la poursuite du procès. Une liberté qui pourrait être éphémère.

« Je panique, ma famille panique. Oui, nous profitions des premiers instants de liberté, mais, pour être réaliste, c'est loin d'être terminé. Quiconque observe les tribunaux en Égypte vous dira qu'il y a un sérieux problème dans le système judiciaire ici. Nous ne serons jamais acquittés dans cette affaire même si tout le monde sait que nous sommes innocents. L'Égypte veut la manchette affirmant qu'Al-Jazira est une chaîne qui fabrique [des informations] et soutient le terrorisme. »

Ottawa doit en faire beaucoup plus

Mohamed Fahmy est un homme en colère. En colère contre l'Égypte qui l'a incarcéré, en colère contre son employeur Al-Jazira qu'il accuse de négligence, mais surtout déçu par la diplomation du Canada qui lui a fait défaut.

Le premier ministre devrait appeler Sissi au téléphone. Il doit y avoir une communication directe. Les courriels et les voies diplomatiques d'usage ne suffisent pas dans cette situation.

Mohamed Fahmy

« Je crois que M. John Baird, sans vouloir montrer du doigt, mais c'est ce que je perçois, a commis une faute diplomatique quand il est venu en Égypte et a déclaré à la presse locale que le Canada n'allait pas traduire Fahmy devant la justice et le mettre en prison. Il a embarrassé les Égyptiens parce que la loi égyptienne prévoit que nous serons jugés ou emprisonnés une fois de retour dans nos pays. »

Au-delà des erreurs commises, il se demande aussi pourquoi le Canada n'a pas défendu son citoyen de façon plus agressive, citant l'exemple de l'Australie avec les résultats que l'on connaît pour Peter Greste.

« Ce qui a mal tourné pour moi, c'est que le gouvernement canadien n'a pas fait suffisamment pression. Ce n'est pas moi qui le dit, ce sont des dirigeants égyptiens qui nous demandaient : "Où sont les Canadiens? Pourquoi n'appuient-ils pas de tout leur poids dans cette affaire?" »

Mohammed Fahmy croit qu'il n'est pas trop tard pour lui éviter un long procès et un possible retour derrière les barreaux. La pression qui s'accentue sur le premier ministre Harper, avec entre autres une campagne sur les réseaux sociaux sous le mot-clic #HarpercallEgypt l'encourage.

« J'espère seulement qu'Ottawa réalise que ce n'est pas si compliqué de prendre le téléphone pour demander qu'un de ses citoyens soit déporté. Tout ce qu'on demande, c'est ce coup de fil et ce support pour me sortir d'ici. »

Son procès se poursuit le 23 février.

International