•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un ciseau qui coupe à l'échelle moléculaire

Crispr
Radio-Canada

Corriger les gènes à volonté. Jamais avons-nous été aussi près, et cela, grâce à Emmanuelle Charpentier, une microbiologiste française qui enseigne au Helmholtz Centre for Infection Research and Hannover Medical School en Allemagne.

Un texte de Danny LemieuxCourriel de Découverte

La scientifique est à l'origine d'une révolution, d'un incroyable outil. Son nom? Crispr, l'acronyme pour Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats. Crispr pourrait se comparer à un ciseau moléculaire d'une incroyable précision. Il est capable de pénétrer directement dans une cellule vivante pour y corriger un gène.

D'abord, il faut savoir que l'ADN se compose de milliards de petites briques que les généticiens représentent par les lettres A, C, G ou T. Une lettre mal placée suffit à faire dérailler un gène. On parle alors de mutation, d'une possible maladie génétique.

Or, Emmanuelle Charpentier sait comment corriger cette mutation.

Jusqu'à présent, il était impossible de corriger une maladie génétique humaine et l'outil Crispr offre de nombreuses perspectives pour pouvoir traiter un patient qui aura une certaine mutation et de pouvoir corriger la mutation et guérir le patient à vie.

Emmanuelle Charpentier

Le ciseau génétique ne se dirige pas à l'aveugle à travers les 3,2 milliards de lettres (nucléotides) qui composent notre génome. Crispr est plutôt conçu pour trouver sa cible. Il faut savoir que la position de chaque gène est déjà connue des généticiens. On sait même quelles lettres sont à l'origine d'une maladie génétique.

Tout comme l'ADN, un Crispr se compose de lettres. Sa structure est unique et construite en fonction du gène à corriger.

Avec cette information en tête, on assemble en laboratoire un Crispr. Trois composantes sont nécessaires :

  • L'ARN guide. C'est une copie de la séquence défectueuse qui sert de modèle pour localiser sa cible
  • La correction à introduire
  • L'enzyme, c'est-à-dire le ciseau capable de couper l'ADN

Ce mécanisme cellulaire est inspiré de la nature. Le streptocoque thermophile, une bactérie alimentaire, en fait usage comme moyen de défense immunitaire.

C'est en détournant ce mécanisme qu'Emmanuelle Charpentier et sa collègue Jennifer Doudna, de l'Université de Berkeley en Californie, ont pu créer Crispr.

Je suis très heureuse que ce système ait été découvert chez les bactéries parce que je suis une microbiologiste et je veux défendre ce domaine de la microbiologie, et si Crispr reçoit un certain intérêt de la part des scientifiques, de la part du public, c'est aussi pour donner un message qu'il est très important de nos jours de continuer à étudier les bactéries.

Emmanuelle Charpentier
Emmanuelle Charpentier

La revue Science a publié leur recherche en août 2012. Aussitôt, la planète génétique s'est agitée. Elle a compris la portée de cet exploit. C'est l'outil qu'elle attendait. Le génie génétique entrait dans une nouvelle ère.

Rappelons que, depuis les années 70, les chercheurs essaient de modifier les gènes humains. Leurs résultats tardent toutefois à venir, car leurs outils sont hautement imprécis. Ils endommagent l'ADN en coupant très loin, à des centaines de milliers de lettres de leur cible. Ces bris involontaires déclenchent alors une cascade d'effets secondaires impossible à contrôler.

Aujourd'hui, pour s'assurer que Crispr a bien atteint sa cible, la cellule corrigée est soumise à un séquenceur à haut débit. Celui-ci décèle rapidement la présence de mutations au cœur d'une cellule corrigée. L'analyse des résultats permet de sélectionner la cellule qui ne présente aucune mutation.

Changer, voire modifier les gènes à volonté... la possibilité effraie certains éthiciens. Ils y voient là un risque de dérives. Par exemple, avant la grossesse, sera-t-il possible de manipuler l'embryon afin de créer un enfant sur mesure, à la hauteur de nos attentes? Malgré ces questions préoccupantes, la communauté scientifique peine à freiner son emballement.

Science