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Où sont les femmes caricaturistes?

Sandra Vilder, cofondatrice de la revue <i>Planches</i>
Sandra Vilder, cofondatrice de la revue Planches
Radio-Canada

Les caricaturistes ont, malgré eux, été à l'avant-scène de l'actualité au lendemain de l'attaque contre Charlie Hebdo. Les crayons féminins ont, par contre, brillé par leur absence.

Un texte de Cécile GladelTwitterCourriel

Au Québec, aucun grand média n'emploie de femmes caricaturistes. Dans le reste du pays, l'auteure et dessinatrice Mira Falardeau, qui s'est penchée sur le sujet, n'en a répertorié qu'une, Susan Dewar, au journal Ottawa Sun. Aux États-Unis, seules quatre plumes féminines sont actives depuis 30 ans. Il y a aussi la caricaturiste pigiste de Vancouver, Ingrid Rice.

« L'humour, c'est un pouvoir. La résistance du milieu d'hommes est inconsciente. Chaque patron de presse dira qu'il n'a pas de problème avec les femmes caricaturistes, mais beaucoup vont dire que ce n'est pas le même humour », souligne Mira Falardeau.

Une caricature de Mira Falardeau en 1985 faite pour Le SoleilUne caricature de Mira Falardeau en 1985 faite pour Le Soleil Photo : Mira Falardeau

Les événements tragiques de Charlie Hebdo ont fait ressortir cette faible présence des femmes dans le milieu de la caricature. Les dessinateurs les plus connus disparus tragiquement sont d'ailleurs tous des hommes. Est-ce à dire qu'il s'agit d'un monde exclusivement masculin?

Mira Falardeau a fait des recherches pour son livre Femmes et humour, paru en 2014 aux Presses de l'Université Laval. Les chiffres qu'elle a recueillis montrent que les femmes représentent de 1 % à 7 % en moyenne des caricaturistes, des dessinateurs d'humour et des bédéistes.

Il semble, en fait, que ce soit une des formes d'art où la proportion de femmes par rapport à l'ensemble des artistes est particulièrement bas

Mira Falardeau

La force des stéréotypes et du conditionnement

Selon Mira Falardeau, le problème principal vient des stéréotypes et du type d'humour utilisé pour la caricature. « Le stéréotype de la femme, c'est la beauté et la bonté. L'humour, c'est la laideur et les défauts. Ces deux stéréotypes ne vont pas ensemble. Une femme, c'est sensible et fragile, donc contraire à l'humour. Si on est sensible, on ne peut pas être méchante », explique-t-elle.

La rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau, pense que la prise de position des femmes est relativement nouvelle dans l'espace public. « La voie a longtemps été fermée. Il y a quand même plus de femmes chroniqueuses et éditorialistes, mais pas ce n'est pas totalement équitable », reconnaît-elle.

Mira FalardeauMira Falardeau Photo : BAnQ 2011

Pour être caricaturiste, il faut accepter de se mouiller et de faire mal, d'avoir une certaine désinvolture et une certaine légèreté.

« Je le vois avec un caricaturiste comme Garnotte au Devoir. Peu importe la nouvelle, il voit toujours la manière d'en rire, il pense tout le temps en trouvant l'angle drôle. C'est historiquement et socialement moins permis aux femmes. C'est plus difficile, car les femmes n'ont pas été élevées comme ça », pense Josée Boileau.

C'est dur de se mettre la tête sur le billot. Il y a un conditionnement social des femmes qui doivent alors passer par-dessus le fait qu'elles doivent plaire à tout le monde.

Josée Boileau

Par ailleurs, la caricature joue souvent sur l'image d'une personnalité. Les femmes, comme les hommes, doivent donc s'attaquer à l'image de quelqu'un d'autre. « Les femmes doivent passer par-dessus plusieurs conditionnements sociaux pour y arriver. Il est plus difficile pour celles-ci d'égratigner l'image de quelqu'un, car on leur a appris à être gentilles », souligne Josée Boileau. Elle ajoute toutefois que les jeunes femmes le font de plus en plus.

Un autre stéréotype est celui selon lequel, lorsque des hommes dessinent des personnages masculins, ces derniers englobent tout le monde. Les personnages féminins dessinés par des femmes, eux, sont encore perçus différemment. « Une femme va faire une femme et on va lui dire qu'elle fait encore une femme », dit Mira Falardeau.

Elle ajoute que, souvent, lorsque les femmes se présentent devant un rédacteur en chef ou un éditeur, on les décourage. « Toutes les femmes ont fait cette démarche. On leur dit qu'elles seraient très bonnes pour les enfants, ou bien mieux en pub ou en peinture. On les réoriente. Une jeune femme qui veut être caricaturiste, dans la grande majorité des cas, on la fait changer d'avis. Elle doit être hyper combative. Souvent, elle se tourne alors vers le dessin. »

Sandra Vilder, cofondatrice de la revue de BD Planches (Nouvelle fenêtre) avec Émilie Dagenais, explique le peu de femmes caricaturistes au Québec par le manque de critique et de revues à l'humour grinçant comme Charlie Hebdo.

« Si on était plus porté sur la critique en général, il y aurait plus de femmes. Le milieu de la bande dessinée est paritaire. Dans notre revue, on a autant de femmes que d'hommes », dit-elle.

Elle ajoute que le milieu change depuis 15 ans, après avoir été longtemps un milieu d'hommes avec des bandes dessinées très sexistes, destinées seulement aux hommes.

Mira Falardeau a fait quelques caricatures pour Le Soleil dans les années 80. « Un gars s'est pointé, et j'ai été éjectée. Je ne sais pas s'il y a une place pour les femmes », dit-elle pour expliquer pourquoi elle n'a pas continué.

Peu de formation

Il n'existe pas d'école de caricatures, ni de programmes dans les universités québécoises, contrairement à l'Université d'Ottawa qui en offre un. De nombreux caricaturistes se sont donc formés sur le tas, en participant à des revues entre amis, des magazines comme Croc.

« Dans ces magazines, c'étaient des gangs de gars qui se retrouvaient ensemble. La seule école, ce sont les petites revues de jeunes. Elles font pas mal dans l'humour grivois, obscène, et ça n'intéresse pas les filles », soutient Mira Falardeau.

La tendance changerait. Sandra Vilder le confirme avec le deuxième numéro de Planches, qui sort la semaine prochaine. Il y a autant de femmes que d'hommes parmi la génération montante. Elle a confiance en l'avenir.

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