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L'audace de publier Charlie Hebdo dans un pays musulman

Utku Cakirözer, rédacteur en chef de Cumhuriyet

Utku Cakirözer, rédacteur en chef de Cumhuriyet

Photo : Getty Images / Bulent Kilic

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2015 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Dans un geste audacieux unique dans le monde musulman, le journal d'opposition turc Cumhuriyet publie un encart de quatre pages reprenant l'essentiel du nouveau numéro de Charlie Hebdo, dont sa une, qui caricature le prophète de l'islam, Mahomet.

La direction de quotidien a cependant longtemps hésité avant d'aller de l'avant. À l'origine, elle devait publier l'intégralité du nouveau numéro, mais s'est finalement ravisée après un vif débat interne, consciente des risques de représailles.

« Nous avons publié ce supplément par solidarité avec Charlie et pour défendre la liberté d'expression », a expliqué à l'Agence France Presse Utku Cakirözer, le rédacteur en chef de ce quotidien. « Mais nous avons respecté la sensibilité religieuse de la société turque ».

« Je le répète une fois encore, le terrorisme est un crime contre l'humanité, quelle que soit son origine. C'est pour cela qu'il [le prophète] tient dans sa main une pancarte "Je suis Charlie" », écrit M. Cakirözer dans le journal.

Cette caricature n'a rien à voir avec le prophète Mahomet, c'est un symbole d'humanité et d'équité.

Une citation de :Utku Cakirözer, rédacteur en chef de Cumhuriyet
L'encart de Cumhuriyet consacré à Charlie Hebdo.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'encart de Cumhuriyet consacré à Charlie Hebdo.

Photo : Getty Images / Bulent Kilic

M. Cakirözer affirme qu'il a reçu des menaces téléphoniques depuis mardi. Qui plus est, la police turque a fait une descente à l'imprimerie du journal dans la nuit de mardi à mercredi pour examiner son contenu avant de donner, après un coup de fil à un procureur, son feu vert à sa distribution.

Fondé en 1924 par un proche du fondateur de la Turquie moderne et laïque Mustafa Kemal Atatürk, Cumhuriyet [« La République » en turc] est résolument opposé au régime du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan. Il a été la cible d'attentats, a subi de nombreux procès et plusieurs de ses journalistes ont été emprisonnés.

Des policiers ont été déployés autour du siège de Cumhuriyet, à Istanbul, et de sa rédaction à Ankara. Selon l'agence de presse gouvernementale Anatolie, seul un petit groupe d'étudiants a cependant défilé devant le journal, sans incident.

Des sites Internet bloqués

Un tribunal turc de Diyarbakir a cependant ordonné mercredi le blocage des pages des sites Internet qui publient la une de Charlie Hebdo.

« Ceux qui méprisent les valeurs sacrées des musulmans en publiant des dessins représentant soi-disant notre prophète sont clairement coupables de provocation », a commenté sur Twitter un des vice-premiers ministres du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir à Ankara, Yalcin Akdogan.

Des forces spéciales de la police turque protègent l'édifice abritant les locaux de Cumhuriyet à Istanbul.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des forces spéciales de la police turque protègent l'édifice abritant les locaux de Cumhuriyet à Istanbul.

Photo : Getty Images / OZAN KOSE

Plus tôt cette semaine, les trois principaux journaux satiriques turcs ont publié la même couverture noire barrée du slogan « Je suis Charlie », devenu un véritable symbole de soutien a l'hebdomadaire satirique français.

La semaine dernière, le plus haut dignitaire religieux de Turquie, Mehmet Görmez, avait condamné sans restriction l'attentat qui a visé Charlie Hebdo, mais avait déploré du même souffle le dénigrement des valeurs de l'islam « au nom de la liberté d'expression ».

Dans les classements sur le respect de la liberté d'expression publiés par les ONG de défense de la presse, la Turquie est régulièrement placée aux derniers rangs mondiaux. Son premier ministre Ahmet Davutoglu n'a pas hésité pour autant à se rendre à la marche républicaine organisée dimanche à Paris.

Téhéran en appelle au « respect » mutuel

De son côté, le chef de la diplomatie irannienne, Mohammad Javad Zarif, a lancé un appel au « respect » mutuel dans la foulée des attentats qui ont secoué la France.

« Nous pensons que le caractère sacré [des valeurs, NDLR] a besoin d'être respecté et, tant que nous n'apprendrons pas à nous respecter les uns les autres, cela sera très difficile dans un monde avec les points de vue différents, des cultures différentes », a dit M. Zarif, depuis Genève.

Les civilisations ne seront pas capables d'engager un dialogue sérieux si nous ne commençons pas par respecter les valeurs de chacun et leur caractère sacré.

Une citation de :Mohammad Javad Zarif, chef de la diplomatie iranienne

« Nous aurions un monde plus sûr, plus prudent si nous engagions un dialogue sérieux ensemble, nous découvririons que ce qui nous rapproche est bien plus important que ce qui nous divise. Nous sommes confrontés au sérieux problème de l'extrémisme non seulement au Moyen-Orient mais malheureusement en Europe », a-t-il ajouté.

Plus tôt dans la journée, un porte-parole de la diplomatie iranienne, Marzieh Afkham, a fermement condamné la publication de nouvelles caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo.

« Nous condamnons le terrorisme partout dans le monde [...], mais dans le même temps, nous condamnons ce geste insultant de l'hebdomadaire », a-t-il affirmé depuis Téhéran.

Une « insulte » aux musulmans, dit le mufti de Jérusalem 

Le mufti de Jérusalem, plus haute autorité religieuse dans les territoires palestiniens, dénonce également la une de Charlie Hebdo, tout en rejetant le recours à la violence. « Cette insulte a blessé les sentiments de près de 2 milliards de musulmans dans le monde », affirme Mohammad Hussein dans un communiqué.

« Je condamne les attaques contre les innocents et le terrorisme sous toutes ses formes. L'islam proscrit l'usage de la violence contre des innocents, qu'ils soient musulmans ou pas », a ajouté le grand mufti, qui a autorité sur les lieux saints musulmans de Jérusalem, dont l'esplanade des Mosquées et la mosquée Al-Aqsa.

Le nouveau numéro de Charlie Hebdo n'est pas disponible mercredi en Algérie, au Maroc et en Tunisie, trois pays à forte majorité musulmane comptant un nombre significatif de francophones. Cette situation n'est cependant pas particulière. En Algérie, l'hebdomadaire n'est jamais distribué. Au Maroc, la monarchie interdit les caricatures du prophète, et tous les journaux qui le font ne sont pas distribués. En Tunisie, Charlie Hebdo n'a été vendu que quelques semaines après la révolution de 2011, mais il a cessé d'être distribué depuis.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Le Monde

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