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Isoler les islamistes en prison : Ottawa songe à imiter la France

Radio-Canada

Faut-il isoler les extrémistes religieux pour éviter qu'ils n'endoctrinent d'autres détenus? Le gouvernement envisage de suivre l'initiative française alors que les arrestations liées au terrorisme se succèdent au Canada. Paris vient d'annoncer la création, dès la fin de 2015, d'ailes spécifiques dans ses prisons pour isoler les djihadistes. Des experts canadiens le recommandent depuis plusieurs années déjà.

Un texte de Thomas GerbetTwitterCourriel

« On peut apprendre d'eux [les Français] pour éviter de propager les idées extrémistes dans les pénitenciers », dit le ministre fédéral de la Sécurité publique, Steve Blaney. Il répond « absolument », quand on lui demande si le Canada envisage d'isoler les détenus djihadistes. Il ajoute qu'une réflexion était déjà en cours avant les attentats de Paris. Écoutez l'entrevue du ministre à C'est pas trop tôt (Nouvelle fenêtre).

Entre le 2 et le 4 décembre, le Service correctionnel du Canada [SCC] a rassemblé en toute discrétion huit experts internationaux pour étudier ce qui se fait de mieux en matière de gestion des détenus radicalisés, en premier lieu les islamistes.

Ottawa a payé le voyage aux experts venus des États-Unis, de Grande-Bretagne, de Nouvelle-Zélande, d'Israël, de France, d'Espagne et des Pays-Bas. Ils ont ainsi pu mettre en commun leurs expériences « dans des domaines comme le logement [dans la prison], les évaluations des délinquants et la formation du personnel », explique Sara Parkes de SCC.

Il faudra notamment envisager la possibilité d’adapter ou de concevoir un outil permettant de cerner les délinquants qui sont « à risque » d’être vulnérables à la radicalisation.

Sara Parkes, porte-parole du Service correctionnel du Canada

Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly s'étaient rencontrés en prison

Le sujet de la radicalisation des détenus est brûlant. Les terroristes qui s'en sont pris au journal Charlie Hebdo et à l'épicerie cacher dans Paris se sont radicalisés ensemble derrière les barreaux. Au Canada, quatre présumés terroristes ont été arrêtés et incarcérés en moins d'un mois.

Le Canada a très peu d'extrémistes religieux dans ses prisons, comparativement à d'autres pays occidentaux. Cela n'empêche pas le gouvernement fédéral de s'inquiéter depuis plusieurs années : « On observe une nouvelle tendance dans certaines administrations [pénitentiaires] : la radicalisation des détenus. », peut-on lire dans un rapport commandé par SCC en 2009. « Les groupes terroristes peuvent également considérer les pénitenciers comme un terrain de recrutement fertile ».

Les services de renseignements mis en garde

En août 2010, le Montréalais Alex Wilner, alors chercheur principal au Centre for Security Studies, à Zurich, en Suisse, présente au SCRS le résultat de ses recherches sur la nature changeante de la menace terroriste au Canada. « Nous commençons à incarcérer des terroristes canadiens et la radicalisation des prisonniers n'est pas encore un problème grave », écrit-il. « Mais nos alliés ont démontré qu'elle peut se produire à une échelle suffisante pour causer des problèmes de sécurité majeurs ».

Dans le rapport qu'il présente, il encourage notamment les autorités canadiennes à « familiariser les gardiens de prison avec la radicalisation » et à « interdire aux extrémistes l'accès aux autres prisonniers ».

En décembre 2010, devant un comité sénatorial à Ottawa, Alex Wilner rappelle que le terroriste canadien Ali Dirie, membre du groupe des 18 de Toronto a activement recruté d'autres détenus pour qu'ils adoptent des convictions extrémistes du djihad. « Il présentait une aussi grande menace en prison qu'à l'extérieur », conclut-il.

Richard Reid [« le kamikaze à la chaussure »] et Jose Padilla [« le kamikaze à la bombe sale »] sont tous les deux d'ex-détenus convertis à l'islam qui ont par la suite embrassé la cause du terrorisme. 

La lutte antiterroriste ne prend pas fin au moment où les terroristes sont envoyés en prison. Ce qui se passe derrière les barreaux devrait aussi préoccuper les Canadiens.

Alex Wilner, chercheur principal au Centre for Security Studies, à Zurich, en Suisse, le 13 décembre 2010

Selon Alex Wilner, il faut « séparer les radicaux incarcérés qui consacrent leur temps à recruter » et, dans le même temps, mettre en place « un système de réadaptation distinct pour les délinquants qui rejettent légitimement le terrorisme ».

Nombreuses conversions à l'islam derrière les barreaux

Les détenus sont nombreux à se convertir à toutes sortes de religions, mais c'est l'islam qui a la cote en ce moment, nous a confié un employé d'une prison québécoise qui n'a pas souhaité être nommé. 

Pascal Bélanger, le coordonnateur général de l'Association de rencontres culturelles avec les détenus (ARCAT), qui intervient aux complexes pénitentiaires de Laval et Sainte-Anne-des-Plaines, constate lui aussi que « la ferveur et la pratique religieuses augmentent avec l'incarcération. [...] C'est une sorte de bouée de sauvetage ».

La pratique religieuse des détenus peut avoir des effets très positifs, en les calmant par exemple. Pascal Bélanger affirme même que c'est « valorisé » dans les pénitenciers fédéraux.

Selon un administrateur chargé du renseignement au Service correctionnel du Canada cité en 2011 par le quotidien Le Soleil, le nombre de détenus qui se sont convertis à l'islam derrière les barreaux a presque doublé en 10 ans, passant de 600, en 2001, à 1100. Par ailleurs, un document du Centre intégré d'évaluation du terrorisme, obtenu par le quotidien La Presse, la même année, rapportait une augmentation du nombre de détenus musulmans de 86 % au Canada entre 2002 et 2010. Et ce, sans compter les conversions.

Si les gangs de rue sont capables de recruter en prison, pourquoi pas les islamistes radicaux

Pascal Bélanger, coordonnateur général de l'Association de rencontres culturelles avec les détenus

L'intervenant carcéral remarque que les prisons gérées par le provincial, où les détenus purgent des peines plus courtes, sont « débordées » et « les activités parfois annulées faute de locaux libres, transformés en dortoir ». Ce qu'il qualifie de « manque d'encadrement » laisserait les détenus à eux-mêmes. « Et là, il y a de l'espace pour les recruteurs », analyse Pascal Bélanger.

L'aumônier musulman claque la porte

Ottawa met-il tous les moyens en oeuvre pour contrer la radicalisation des détenus? Plusieurs experts en doutent depuis les récentes compressions dans les effectifs d'aumônerie. Il ne reste pratiquement que des chrétiens employés par le fédéral. 

Sur les quelque 80 aumôniers à temps plein, pas un n'est musulman. Le dernier imam a claqué la porte cet automne pour protester. Yasin Dwyer s'était pourtant spécialisé dans la déradicalisation des islamistes. Il aurait été remplacé par un bénévole sans expérience carcérale. L'imam Dwyer prônait une approche d'accompagnement personnalisé des détenus radicalisés.

C'est un problème multiple : la façon avec laquelle ils interprètent le Coran, le prophète Mahomet... Il y a les enjeux de psychologie et de santé mentale. Ils sont aussi assaillis du sentiment que les musulmans sont des victimes. Ça agit peut-être comme catalyseur vers des interprétations très réactionnaires et conservatrices de la foi. C'est multifacettes. Je ne pense pas que la solution soit une approche particulière, mais plutôt que tous ces facteurs soient pris en compte.

L'imam Yasin Dwyer, en entrevue à Vice News en novembre 2014

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