•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Ce n'est « pas le temps d'augmenter le ratio d'élèves par classe », plaide un spécialiste en éducation

Égide Royer, professeur à la faculté des sciences de l'Éducation, au département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage de l'Université Laval

Égide Royer, professeur à la faculté des sciences de l'Éducation, au département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage de l'Université Laval

Radio-Canada

C'est le branle-bas de combat dans le monde de l'enseignement. Le ministre de l'Éducation du Québec, Yves Bolduc, semble prêt à accroître le nombre d'élèves par classe : « On sait qu'il n'y a pas d'études qui ont démontré qu'il y avait plus de réussites en diminuant le ratio aux autres cycles », a-t-il déclaré en point de presse mardi, en précisant qu'il ne toucherait pas aux trois premières années du cycle primaire. 

Cette perspective de se retrouver avec plus d'enfants dans leur salle de classe, les enseignants syndiqués de la province l'avaient dénoncée plus tôt dans la journée. Et une autre voix est venue faire écho à leurs préoccupations, celle d'Égide Royer, un spécialiste en éducation de l'Université Laval, interviewé en après-midi sur ICI RDI et, plus tard, à 24/60, par Anne-Marie Dussault.

Au Québec, 72 % des jeunes obtiennent leur diplôme d'études secondaires dans les temps prévus. En Ontario, cette proportion s'élève à environ 83 %. À l'heure où le Québec accuse un tel retard, Égide Royer s'alarme des offres sectorielles du gouvernement de Philippe Couillard aux enseignants syndiqués de la province.

En entrevue, Égide Royer a estimé que les taux de réussite en ce qui a trait à la diplômation « n'ont pas de bon sens au Québec ».

Un garçon sur trois et une fille sur cinq se retrouvent sans aucun diplôme secondaire à l'âge de 20 ans, rappelle en substance le professeur Royer « et ça touche principalement les francophones, plutôt que les anglophones ».

Quand on a des taux de non-diplomation aussi importants au Québec, ce n'est pas le temps d'augmenter les ratios d'élèves dans les classes, surtout vers la fin du primaire et du secondaire. C'est davantage le temps d'offrir des services particuliers et très ciblés aux jeunes qui ont le plus de difficultés à l'école.

Égide Royer, professeur en sciences de l'Éducation à l'Université Laval

Études sur les ratios

Les propos tenus par le ministre Bolduc mardi recoupent un passage du document des propositions patronales présentées à la Fédération autonome de l'enseignement.

On peut y lire que « des recherches témoignent qu'il n'y a pas de lien évident entre la diminution du nombre d'élèves par groupe et la réussite scolaire ou les performances scolaires des élèves ».

Mais selon Égide Royer, des méta-analyses sur les ratios d'élèves dans les classes montrent qu'ils ont un impact chez les petits, en milieu défavorisé, et lorsqu'on a une classe qui comporte plusieurs élèves en difficulté.

Or, avec beaucoup de bons élèves qui se dirigent vers les programmes internationaux ou les écoles privées, les classes dites « ordinaires » peuvent aujourd'hui compter plusieurs élèves en difficulté, estime le spécialiste.

« Présentement au Québec, si je vous donne une classe de première secondaire, souvent vous pouvez avoir jusqu'au tiers de vos jeunes qui sont en retard de lecture, à titre d'exemple, parce qu'ils ont été tamisés », explique-t-il.

Ces propos viennent-ils contredire ceux qu'il avait lui même tenus, il y a quelques semaines, alors qu'il évoquait une hausse du nombre d'élèves par classe pour aider les élèves en difficulté?

« Ce que j'ai dit il y a trois ou quatre semaines, c'est que si vous avez le choix entre couper l'orthopédagogie et maintenir une classe avec un petit nombre, vous êtes mieux de volontairement, pendant une courte période d'une année ou deux, d'accepter un élève de plus dans votre classe dans une école donnée et garder le service d'orthopédagogie », a-t-il précisé.

Des élèves en classe à l'école primaire

Des élèves en classe à l'école primaire

Photo : Radio-Canada


Les syndiqués sont furieux

Les enseignants craignent que ces classes plus populeuses contiennent davantage d'élèves en difficulté, ce qui constituerait un net recul pour le milieu de l'éducation.

Le professeur Royer refuse de se mêler aux négociations entre les syndicats et Québec. Mais, pour lui, une chose est claire : dans les offres du gouvernement Couillard, il y a bel et bien un recul des conditions de travail des enseignants. 

Avant de commencer à couper des ressources, il faut y penser à deux fois et tout au moins y aller sans démoraliser le personnel et aller vers les cibles qui apparaissent les plus efficaces.

Égide Royer, professeur en sciences de l'Éducation à l'Université Laval

Une gestion à l'aveuglette

Pour le professeur Royer, le problème du système québécois en éducation en est un de gestion. En clair, l'État ne sait pas où il s'en va, un diagnostic implacable qu'avait posé le vérificateur général du Québec dans son plus récent rapport.  

« C'est un budget de 12 milliards de dollars qui est piloté au radar sans avoir d'instruments justes » décrie Égide Royer en citant le vérificateur général. Et il poursuit en disant qu'au Québec, « on a un problème de gestion de l'ensemble du réseau » et on identifie mal les cibles pour assurer la réussite des élèves.

D'abord le problème de gestion : « Vous demandez au ministre de l'Éducation de l'Ontario qui est en retard en lecture ou en mathématique en première, troisième, ou sixième année et vous aurez la réponse dans un délai très court, ce qui n'est pas le cas au Québec », explique M. Royer.

Ensuite, les cibles mal identifées : « Dans un contexte de restriction budgétaire, vous voulez causer le moins de mal possible », affirme Égide Royer. Ce dernier dresse le parallèle avec le monde de la santé infantile : « Vous n'allez pas enlever la vaccination chez les jeunes enfants. Eh bien, en éducation, si vous dites ''on n'a pas les moyens'' et que vous laissez filer vos jeunes au début du primaire et au début du secondaire avec peu de services spécialisés en lecture, ou en orthopédagogie, vous hypothéquez grandement leurs chances de réussite ».

Élèves en difficulté : reportage d'Anne-Louise Despatie

Un accroissement des échecs est à prévoir

Égide Royer évalue à 2 ou 3 % l'augmentation du nombre de jeunes qui n'obtiendront pas l'un ou l'autre des diplômes d'études secondaires, si Québec va de l'avant avec les scénarios qui sont sur la table.

« Cet impact probable » est grave, selon lui : « Vous savez, une augmentation d'un dixième de 1 % de la mortalité infantile à la suite d'une décision gouvernementale entraînerait des manifestations dans les rues. Ça serait impensable. Mais une augmentation d'un taux d'échec scolaire de 1 % à 3 % à cause de décision ou d'offres gouvernementales, c'est comme si l'éducation était moins importante que la santé au Québec. Il va falloir que ça change : regardez les écarts qu'on a avec les autres provinces ».

Les décisions les plus graves sont celles qui touchent les services spécialisés aux élèves.

Égide Royer, professeur en sciences de l'Éducation à l'Université Laval

Mal conseillé, Yves Bolduc?

Égide Royer avance que le ministre Bolduc est mal conseillé ou alors, qu'il possède moins bien ses dossiers. « Il n'est pas en mesure de [les] défendre de manière adéquate », critique le professeur de l'Université Laval. 

Et si lui était ministre de l'Éducation du Québec? « Je laisserais les ratios comme tels. Je reconvertirais des sommes pour de l'intervention précoce et solide auprès des jeunes [...] surtout en lecture et en mathématiques et auprès de ceux qui entrent au secondaire avec une forme de retard ».

Et là, même quand l'enseignement bien fait ne suffit pas, ce qui est le cas pour 15 % des jeunes au Québec, j'aurais des services spécialisés en lecture et en psychologie et en orthopédagogie, de manière à être capable d'intervenir.

Égide Royer, professeur en sciences de l'Éducation à l'Université Laval

Société