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Les explications de Magnotta mises en doute par le psychiatre Chamberland

Le Dr Gilles Chamberland (à droite)

Le Dr Gilles Chamberland (à droite)

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Le psychiatre Gilles Chamberland estime « très possible » que Luka Rocco Magnotta ait été suffisamment sain d'esprit pour pouvoir juger « de la nature et de la qualité des actes » qu'il a commis le 25 mai 2012 et pour savoir « que ces actes étaient mauvais ».

Un texte de François MessierTwitterCourriel

C'est du moins la conclusion à laquelle il en vient dans son rapport de contre-expertise de neuf pages, qui a été préparé à la demande de la Couronne, et qui a été déposé mardi devant le jury. Les médias en ont obtenu une copie mercredi matin.

Extrait du rapport

« Dans le cas de M. Magnotta, nous n'avons pas beaucoup d'exemples au dossier où des symptômes de schizophrénie l'auraient amené à poser des gestes qu'il n'assumait pas. De la même façon, nous n'avons pas retrouvé beaucoup d'exemples où des symptômes de schizophrénie présents chez M. Magnotta l'auraient empêché d'agir en fonction de ses désirs.

« C'est ce qui nous laisse croire que même si on prenait pour acquise l'intégralité des propos de M. Magnotta tenus aux deux experts qui l'ont rencontré (malgré toutes les contradictions), il nous semble encore très possible que la partie saine de Monsieur, qui aurait alors été en contact avec la réalité au moment des gestes posés, fût amplement suffisante pour lui permettre de juger de la nature et de la qualité des actes qu'il posait, et de savoir que ces actes étaient mauvais. »

Selon le Dr Chamberland, les psychoses consignées au dossier de M. Magnotta peuvent « s'expliquer par d'autres raisons que la schizophrénie ». La principale raison alternative est « une intoxication à des substances »; une autre s'expliquerait plutôt « par la personnalité de M. Magnotta. »

Les personnes souffrant de troubles de la personnalité – le diagnostic « provisoire » de Magnotta posé par le psychiatre Joel Paris de l'Hôpital général juif de Montréal le 17 avril 2012 - peuvent par exemple présenter de tels symptômes psychotiques lorsqu'elles sont stressées.

« Ce diagnostic posé par le Dr Paris pourrait très bien expliquer les symptômes et les comportements présentés par M. Magnotta sans faire intervenir un diagnostic de schizophrénie. »

— Une citation de  Extrait du rapport du Dr Gilles Chamberland

Or, dans les dossiers médicaux de Magnotta, note le psychiatre, on constate « plusieurs éléments se rapportant aux personnalités antisociale, histrionique, narcissique et limite ». Il note au passage qu'il « n'est pas rare » qu'un même individu présente plus qu'un trouble de la personnalité.

Psychose 101

Dans son rapport, le Dr Chamberland explique qu'une psychose est une perte de contact avec la réalité causée habituellement par des hallucinations (une sensation perçue, mais non réelle) ou des délires (une conviction fausse, inébranlable par la logique et non partagée par l'entourage).

Extrait du rapport

« Par définition, les pertes de contact avec la réalité peuvent ne toucher qu'un aspect bien précis de la réalité alors que l'individu peut, par ailleurs, être bien ancré dans le monde réel qui l'entoure. L'étendue de la psychose et le degré de déformation de la réalité qu'un individu ressent à la suite d'une psychose peuvent être très variables et difficiles à préciser.

Cette difficulté provient du fait que les symptômes peuvent fluctuer dans un même épisode et que l'individu lui-même ne peut, par définition, exprimer où se situe la frontière entre ses symptômes et le monde réel. Le meilleur moyen d'évaluer cette frontière demeure le test à la réalité, à savoir la façon dont l'individu interagit avec le monde extérieur. »

« L'examen de la personnalité de M. Magnotta semble être fondamental dans le cas présent étant donné qu'elle pourrait, selon nous, expliquer beaucoup mieux la façon d'être de Monsieur et ses comportements qu'un diagnostic de schizophrénie »

— Une citation de  Extrait du rapport du Dr Gilles Chamberland

Le Dr Chamberland note par exemple que les crimes commis par Luka Rocco Magnotta « ont été commis dans un contexte où la sexualité est présente à plusieurs niveaux » que ce soit avant, pendant ou après le meurtre de Lin Jun. « Une telle implication de la sexualité avec un tel niveau d'organisation milite définitivement à l'encontre de l'idée que l'auteur du geste souffrirait d'une schizophrénie », écrit-il, en ajoutant cependant que « rien n'est impossible en médecine ».

Le Dr Chamberland souligne par ailleurs que l'alcool et le témazépam que l'accusé admet avoir consommés le soir du meurtre ont « un effet désinhibant reconnu » et que cela peut « faciliter le passage à l'acte en diminuant l'inhibition naturelle d'un individu face à un geste que sa personnalité pourrait l'amener à poser et qui serait répréhensible ».

Contradictions et omissions

« On retrouve aussi au dossier de nombreuses contradictions et des omissions de la part de Monsieur en fonction des intervenants à qui il s'adresse, qui laissent fortement croire à de la simulation », note encore le Dr Chamberland dans son rapport.

Le psychiatre note que l'accusé a par exemple dit se sentir menacé par Lin Jun, qu'il a assimilé à un agent du gouvernement. Ce genre d'explication, argue-t-il, se retrouve parfois chez les patients qui ont commis un crime alors qu'ils souffraient d'un « délire de persécution bien structuré et très intense ».

Cependant, ces patients sont habituellement dans un mode « d'hypervigilance », et leur « contact avec la réalité est habituellement très bon, sauf pour le délire qui les amène à croire qu'ils n'ont d'autres choix que de poser le geste qu'ils vont commettre. »

« Ces patients se souviennent, dans la majorité des cas, avec une bonne mémoire, des événements qui se sont produits », poursuit-il.

Or, lorsqu'il a parlé aux psychiatres embauchés par la défense, Marie-Frédérique Allard et Joel Watts, Luka Rocco Magnotta a indiqué avoir mutilé et profané le cadavre de Lin Jun « dans un état de désorganisation et de confusion qui l'amenait à ne plus savoir ce qu'il faisait ».

Selon le Dr Chamberland, un tel état de confusion peut bel et bien être constaté chez les grands schizophrènes qui commettent un meurtre, mais on doit s'attendre alors « à retrouver un tel comportement désorganisé, autant avant les événements qu'après ceux-ci ».

Cette désorganisation de la pensée, ajoute-t-il, « n'est alors habituellement pas compatible avec des activités de fuite structurées ou de tentative de camouflage ».

« Ceci nous amène à dire que les justifications que M. Magnotta a tenues à ses experts pour expliquer les délits ne sont habituellement pas retrouvées simultanément. En fait, elles seraient même plutôt contradictoires. »

— Une citation de  Extrait du rapport du Dr Gilles Chamberland

Trois explications douteuses

Le Dr Gilles Chamberland souligne que les personnes reconnues non criminellement responsables sont « très désorganisées et plus ou moins logiques » ou elles agissent « dans un contexte de délire structuré ou [elles] se sentent justifiées d'agir comme elles le font ». Mais les deux positions, dit-il, sont « plus ou moins compatibles ».

Le psychiatre note en outre que Luka Rocco Magnotta y est allé d'une troisième explication en faisant valoir qu'une « forme d'entité se serait emparée de lui et l'aurait fait agir ». Il soutient d'ailleurs n'avoir jamais eu l'occasion d'évaluer un accusé de meurtre avec de tels symptômes.

« Il ne nous a jamais été donné de rencontrer un patient qui demeurait conscient de ce qu'il faisait, mais dont les actions avaient été prises en charge par une entité qui le faisait agir malgré lui », écrit-il dans son rapport.

« Ici encore, il convient de dire qu'en médecine, il y a toujours des exceptions et que tout est possible. Cependant, ce qui est beaucoup moins fréquent, c'est le fait qu'un individu commette des actes criminels en séquence, en invoquant trois raisons différentes pour justifier sa non-responsabilité ».

Luka Rocco Magnotta est accusé du meurtre au premier degré de Lin Jun, d'outrage à son cadavre, de production de matériel obscène, d'utilisation de la poste pour le diffuser et de harcèlement envers le premier ministre Stephen Harper et d'autres membres du Parlement.

Il a reconnu les faits dès le début du procès, mais il a plaidé non coupable. Son avocat soutient qu'il souffre de schizophrénie paranoïde et qu'il doit donc être déclaré non criminellement responsable de ses gestes.

Magnotta face à la justice

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