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La culture cumulative n'est pas unique à l'homme

Babouin sur fond de tétrominos.
Babouin sur fond de tétrominos. Photo: CNRS/Nicolas Claidière et Simon Kirby

Depuis toujours l'humain pensait qu'il était le seul à avoir la capacité d'enrichir un savoir au fil des générations, appelée culture cumulative. C'était avant les travaux de chercheurs européens qui ont démontré cette capacité chez les babouins.

De la médecine à la physique à la vie de tous les jours, les humains apprennent des générations précédentes et enrichissent leur savoir en accumulant progressivement de petites modifications, qui sont ensuite transmises, utilisées et enrichies par d'autres.

Des singes comme les chimpanzés apprennent de nombreux comportements de leurs congénères, mais tout se passe comme si chaque individu recommençait à zéro.
Au contraire, les techniques évoluent et s'améliorent d'une génération à l'autre chez l'humain, et elles sont aussi différentes d'une population à l'autre. L'origine de la culture cumulative chez l'homme restait un mystère pour les scientifiques, qui cherchent à saisir les conditions nécessaires à cette accumulation culturelle.

L'étude

Un babouin utilisant l'écran tactile.Un babouin utilisant l'écran tactile. Photo : CNRS/Nicolas Claidière

Les chercheurs Nicolas Claidière et Joël Fagot du laboratoire de psychologie cognitive ont travaillé à la station de primatologie de Rousset (CNRS). Les babouins y vivent en groupe et peuvent à tout moment, de manière volontaire, se présenter devant des écrans tactiles pour jouer à une sorte de jeu de mémoire. Pendant une fraction de seconde, l'écran affiche une grille de 16 carrés, tous blancs sauf quatre rouges. Puis l'image est remplacée par une grille identique mais composée uniquement de carrés blancs, et les babouins doivent toucher les quatre carrés qui étaient précédemment rouges.

Dans l'expérience mise au point par les chercheurs, après une période d'apprentissage de la tâche dans laquelle la position des quatre carrés rouges était aléatoire, le jeu de mémoire s'est doublé d'une sorte de « jeu du téléphone arabe » visuel, où une information est transmise d'un individu à l'autre. Dans cette deuxième phase, la réponse d'un babouin (les carrés touchés à l'écran) était utilisée pour générer la grille que le babouin suivant devait mémoriser et reproduire, et ainsi de suite pendant 12 « générations ».

Les auteurs de ces travaux publiés dans la revue Proceedings of the Royal Society B ont remarqué que la performance des babouins était meilleure dans la phase impliquant une chaîne de transmission (en comparaison avec les essais aléatoires, qui se sont poursuivis pendant toute l'expérience) : le taux de succès est passé de 80 % à plus de 95 %. À cause des erreurs des babouins, les grilles ont évolué entre le début et la fin de chaque chaîne de transmission. Mais à la surprise des chercheurs, les motifs aléatoires générés par l'ordinateur ont été progressivement remplacés par des « tétrominos » (des formes de type « Tétris » composées de quatre carrés adjacents). Or, ces formes ne représentent que 6,2 % des configurations possibles.

Plus étonnant encore : la performance des babouins sur ces formes rares était médiocre lors des essais aléatoires, mais augmentait au cours de la chaîne de transmission, lorsque les tétrominos s'accumulaient. Par ailleurs, lorsque l'expérience est répliquée plusieurs fois, les grilles de départ n'aboutissent pas au même lot de tétrominos.

Cette étude montre donc que, comme les humains, les babouins ont la capacité de transmettre et d'accumuler des modifications au cours de « générations culturelles », et que ces modifications graduelles, qui peuvent différer selon la lignée, se structurent et font gagner en efficacité.

Pour la première fois, les chercheurs ont réuni les conditions qui ont permis d'observer chez des primates non humains une forme d'évolution cumulative de la culture, avec ses trois propriétés caractéristiques (augmentation de la performance, émergence de structures et spécificité de lignée).

Ces résultats montrent donc que la culture cumulative ne nécessite pas des capacités proprement humaines, comme le langage.

Alors pourquoi aucun exemple de ce type d'évolution culturelle n'a-t-il été mis en évidence avec certitude dans la nature? Peut-être parce que la dimension « utilitaire » de la culture des primates non humains (par exemple, l'élaboration d'outils) limite ce genre d'évolution.

Science