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Exécutions, djihad et EI : et l'islam dans tout ça?

Des combattants de l'État islamique Photo: Stringer/Reuters
Radio-Canada

Des exécutions effroyables filmées et envoyées comme autant de défis à la face de l'Occident, un « califat » expansionniste bâti sur un rigorisme religieux qui fait fi des frontières, et puis cette attaque contre deux militaires canadiens, mortelle pour l'un d'eux, au cœur même du Québec. Les événements se précipitent et se chevauchent, charriant la même interrogation : l'islam, religion de paix ou de violence? Fragments de réactions.

Un texte de Ahmed KouaouTwitterCourriel

Rarement depuis les événements du 11 septembre 2001, l'islam ne s'est invité autant dans le débat. C'est au nom de cette religion que le groupe armé État islamique (EI) revendique ses actes terroristes d'une rare sauvagerie.

En entrevue à ICI RDI, Frédéric Castel, chargé de cours au département des sciences des religions à l'UQAM, a évoqué une « mutation » dans le mouvement djihadiste, qui devient de plus en plus politique, selon lui, « contrairement au djihadisme des dernières années qui avait un fort propos religieux ».

Frédéric Castel, chargé de cours au département des sciences des religions à l'UQAMFrédéric Castel, chargé de cours au département des sciences des religions à UQAM

« À mon point de vue, le Daech [appellation initiale en arabe de l'EI], ou l'État islamique, a une formule tout à fait nouvelle. Ils enfreignent un certain nombre d'éléments de l'éthique musulmane, notamment en matière de djihad. Par exemple, le fait de demander à des gens de tuer des innocents sur le coin d'une rue en Occident, c'est insensé », observe Frédéric Castel.

Le spécialiste des religions rappelle que le djihad, dans l'islam, est « une lutte armée pour faire avancer une cause, mais, historiquement, ce n'est pas forcément pour défendre la religion, contrairement à ce qu'on pense. C'est comment devons-nous mener une lutte armée contre un envahisseur ».

C'est un phénomène nouveau, beaucoup plus politique que religieux.

Frédéric Castel, chargé de cours au département des sciences des religions à l'UQAM

Le « djihad détourné »

Autrement dit, le djihad est « défensif » et a ses « règles d'éthique » selon lesquelles « si l'ennemi demande la paix, il faut lui l'accorder, il ne faut pas s'attaquer à des civils, il faut qu'il y ait une fatwa [avis religieux, NDLR] préalablement émise par une autorité religieuse, etc. »

M. Castel est convaincu que « le djihad est détourné de son sens historique. Maintenant, c'est rendu un prétexte pour attaquer », alors qu'« attaquer des innocents en islam, c'est même un péché parce qu'on dit : ''quiconque tue un innocent, tue l'humanité.'' »

De plus, le chargé de cours à l'UQAM relève qu'« il y a un aspect quasiment hollywoodien derrière tout ça. Les gens se mettent en scène [...] Les égorgements, c'est une mise en scène pour provoquer. Ils ont réussi ».

Aux yeux de Frédéric Castel, l'islam est aujourd'hui un moyen pour certains extrémistes de lutter contre les injustices. C'est une « idéologie de rechange » - comme le fut le communisme à une certaine époque - contre la ploutocratie et le pouvoir de l'argent, explique-t-il.

Éviter les amalgames

Abdourahman Kahan, porte-parole de Présence musulmane CanadaAbdourahman Kahan, porte-parole de Présence musulmane Canada

Pour Abdourahman Kahin, porte-parole de Présence musulmane Canada, il s'agit bel et bien d'un « incident isolé » qu'il faut se garder d'attribuer à l'islam et aux musulmans. Il appréhende que cela « donne une légitimité à certaines pensées qui privilégient la guerre préventive ».

M. Kahin déplore par ailleurs que le ministre fédéral de la Sécurité publique, Steven Blaney, fasse un lien direct avec un acte terroriste. C'est « triste d'entendre l'islam associé à tout ça », regrette-t-il.

« Je crains une instrumentalisation de cet incident que je peux qualifier d'isolé. Je crains que certains gouvernements, surtout le gouvernement canadien qui a pris la décision de participer à la guerre d'Obama sans le consentement des Nations unies, [ne disent] qu'on est en état d'urgence », affirme M. Kahin.

C'est une minorité qui agit de telle sorte, mais occupe aujourd'hui un espace médiatique d'au moins 30 %.

Abdourahman Kahin, porte-parole de Présence musulmane Canada

Abdourahman Kahin est conscient du risque de radicalisation pour certains jeunes, mais il estime qu'« il ne faut pas non plus oublier que la majorité des concitoyens de confession musulmane sont contre ces choses-là ».

M. Kahin croit que « les gestes spectaculaires » de l'EI ne sont pas étrangers aux agissements de certains « gouvernements démocratiques, comme l'État américain, [qui] agissent avec des gestes spectaculaires ». Il en veut comme exemple l'élimination de Ben Laden, dont le corps a été jeté en mer.

Entrevue avec l'imam Omar Koné

Une « dynamique de colère »

Fabrice de Pierrebourg, journaliste et auteur de Montréalistan : Enquête sur la mouvance islamiste, n'est pas étonné outre mesure de voir un jeune Canadien se radicaliser et passer aux actes. « [Lundi], je n'ai pas été tellement surpris de voir ce qu'on a vu, même si le Dr Barrette [ministre de la Santé du Québec] pense que ça relève de la psychiatrie. On va dire que ça relève d'un domaine plus complexe que ça. »

Il explique que « des Martin Rouleau, des Occidentaux qui décident d'abord, un, de se convertir, puis, deux, de se radicaliser et qui, trois, font un saut vers la djihadisation, seuls ou en groupes, il y en a eu énormément. C'est plutôt un miracle que le Québec et le Canada aient été épargnés jusqu'à présent ».

Fabrice de Pierrebourg, journaliste et auteur de Montréalistan, Enquête sur la mouvance islamisteFabrice de Pierrebourg, journaliste et auteur de Montréalistan, Enquête sur la mouvance ismaliste

La radicalisation, domaine d'intérêt de beaucoup de spécialistes, est une « dynamique de la colère », qui n'est pas propre à l'islam, précise-t-il.

Ceux qui font le saut dans le djihad ont ceci de commun : « Ça part d'un outrage ou d'un sentiment d'injustice. Une partie de votre communauté souffre dans une guerre au Moyen-Orient et vous dites : ''Qu'est ce que je peux faire?'' Ça part souvent de là. Souvent, ça reste à l'étape des mots [...] Et à un moment donné, si cette colère est instrumentalisée, on peut soit se radicaliser tout seul en regardant des images sur Internet, soit il y a peut-être quelqu'un qui va appuyer sur le bon bouton pour vous inciter à commettre un acte criminel ».

Le phénomène participe, selon le journaliste et auteur, d'une « dérive sectaire » observée en Occident et qu'il n'est pas aisé de stopper.

Si on leur retire leur passeport [aux jeunes soupçonnés d'extrémisme], ils vont décider de commettre des actes au pays, si on les laisse partir, ils vont plus se perfectionner en zone de guerre et revenir avec une formation paramilitaire. Hélas, il n'y a pas trop de solutions à court terme.

Fabrice de Pierrebourg
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