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L'auteure Jennifer Tremblay

L'auteure Jennifer Tremblay

Photo : Mathieu Rivard

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Peut-on se fier à des voisines devenues tout à coup amicales? Dans L'anniversaire, Jennifer Tremblay met en scène l'histoire comique d'une femme méfiante à qui cette amitié soudaine paraît suspecte. Et si elle pouvait, au contraire, lui sauver la vie?

Ce texte inédit fait partie de notre série thématique sur le thème du sentiment d'appartenance, développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada.

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L'anniversaire

C'était le mois de mai, il ventait, le temps ne se décidait pas, mais on sentait bien que la grisaille allait l'emporter.

Le téléphone avait sonné souvent depuis mon lever. Bonne fête ma sœur. Bonne fête mon amie. Bonne fête ma fille. Depuis deux ans, je vivais dans cette campagne austère, loin de ma famille et de mes amis. Est-ce que tous ces gens dont j'avais été si proche me manquaient au point où leur parler m'était devenu douloureux? Ou si, à force de ne pas les voir, j'avais perdu de l'intérêt pour eux, pour moi, pour nous? J'avais laissé le répondeur prendre tous les messages.

J'ai entendu les portières d'une voiture se refermer. Mon sang s'est glacé dans mes veines. Je me suis pointée à la fenêtre. Julie, Mélanie et Nancy avançaient vers la maison. Leur visite, c'était bien la dernière chose au monde que j'aurais souhaitée pour mon anniversaire.

Je les connaissais à cause des activités scolaires des enfants : le déjeuner de la rentrée, l'Halloween, la fête de Noël, la cabane à sucre. Au début, elles m'avaient plus ou moins ignorée. Puis un jour où mon mari m'avait accompagnée à une réunion de parents, et qu'elles avaient confirmé avec moi, puis avec lui, puis avec tout le monde, que cette star de la télévision était bel et bien mon mari, elles s'étaient mises à entretenir à mon égard un intérêt soutenu. Elles me lançaient des invitations : cinéma, épluchette, souper de filles, alouette...

Je les refusais toutes, leurs invitations, parce que je ne voulais en aucun cas et d'aucune manière appartenir à leur clan et connaître leur existence. J'aurais préféré mourir de solitude que de boire un café avec elles dans un Tim Hortons.

Elles se dirigeaient droit vers ma porte d'un pas décidé... On aurait dit des soldats en marche vers un territoire rebelle. Elles avaient les bras chargés. Des sacs colorés. Des rubans et du papier de soie. Comment avaient-elles su que c'était mon anniversaire? J'aurais dû être un peu rationnelle et courir me cacher dans le placard. Je déteste les surprises.

Auteur

Mais mon envie d'être une femme normale, une femme qui aime les gens généreux et leur ouvre la porte, l'a emporté.

J'ai préparé du café en répétant merci merci quelle bonne surprise, j'ai souri, j'ai répondu gentiment à leurs questions, pourquoi ce fauteuil, d'où vient ce tableau, comment on appelle cette chose, quelle belle photo de ton mari si beau.

J'ai coupé en quatre morceaux égaux la jardinière aux fruits qu'elles avaient dénichée chez Super C, mais elles voulaient absolument que j'ouvre les cadeaux d'abord.

J'ai commencé par le cadeau de Julie en lançant le papier de soie derrière moi pour les faire rire.

– Wow! Des bulles de bain! Merci Julie! Tu magasines chez Dans un Jardin à ce que je vois.
– C'est pas Dans un Jardin.
– Ah non?
– Ben non, j'ai acheté ça en liquidation chez Zellers.
– Ah! Moi non plus... Je suis comme toi, je ne vais pas chez Dans un Jardin.
– Tu vas chez Zellers ou chez Sears?
– Chez Lancôme.

Je me suis détestée de ne pas avoir dit « Jean Coutu », tout simplement.

Le cadeau de Nancy, j'ai eu du mal à l'ouvrir, elle y était allée un peu fort avec le ruban.
– Des chandeliers. Merci. Je. Les anges dessus. C'est joli. Je suis. Contente. Je. Merci.
– J'ai pensé que t'aimerais ça parce que l'autre fois j'ai vu ta belle vaisselle avec des anges.
– J'ai pas de vaisselle avec des anges.
Julie est intervenue :
– C'est moi qui a de la vaisselle avec des anges.
– Veux-tu mes chandeliers Julie?
– Ben là, c'est ton cadeau!
Je voulais à tout prix rattraper cette bourde.
– À moins que tu me donnes ta vaisselle avec les anges?
Julie est devenue blanche.
– C'est une blague! Je te prêterai mes chandeliers... Pour toujours... Une bonne fois...

Il ne restait plus que le cadeau de Mélanie, j'étais déterminée à améliorer l'ambiance de ce joyeux anniversaire.

– Oh! Le beau stylo!
– Me suis dit que vu que t'écris beaucoup...
– C'est une bonne idée. J'en ai reçu tellement souvent des stylos en cadeau!
– Peut-être que t'en as trop? C'était peut-être pas une si bonne idée que ça?
– Non, non, c'est parfait, je les perds tous très vite de toute façon.

Le placard m'interpelait définitivement.

Nous nous sommes attaquées, en silence, à la jardinière. Je me suis étouffée à la première bouchée.

D'abord personne n'a bougé, mais quand elles ont vu que c'était sérieux, Julie et Mélanie se sont mises à crier. Nancy, avec ses gros bras et son formidable sang froid, m'a fait cracher le morceau.

Je n'avais pas encore repris mon souffle que Julie faisait le bilan : « Une chance qu'on était là! Sinon tu te serais vraiment étouffée! T'imagines, ton mari t'aurait trouvée raide morte sur le plancher! »


Jennifer Tremblay est née en 1973 sur la côte nord du fleuve Saint-Laurent. Cofondatrice des Éditions de la Bagole, elle a publié plusieurs albums jeunesse, un recueil de poésie et remporté plusieurs prix pour ses pièces de théâtre, dont le Prix littéraire du gouverneur général 2008 pour La liste.

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