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CPE : des hommes parmi les éducatrices

Radio-Canada

Les éducateurs sont une denrée rare dans les garderies. Pourtant, on en trouve huit au centre de la petite enfance Le Bilboquet, à Sherbrooke.

Un photoreportage de Myriam Fimbry TwitterCourriel à Désautels le dimanche

Si les pères prennent de plus en plus leur place auprès des enfants, la profession d'éducatrice en garderie se décline encore difficilement au masculin. Les hommes qui exercent le métier doivent braver les préjugés et les soupçons à leur égard. En cela, le CPE Le Bilboquet est exceptionnel au Québec, avec 8 hommes pour 32 femmes dans son personnel éducatif.


Dans le coin lecture, un grand gaillard est assis confortablement, entouré de petites filles. Daniel Laprise, 34 ans, ne veut plus travailler dans le commerce de détail. Après une perte d'emploi et des semaines de réflexion, il a décidé d'être éducateur en petite enfance. Père de deux jeunes enfants, il s'est rendu compte que la famille avait beaucoup d'importance pour lui, et qu'il aimait enseigner aux jeunes et les encadrer.


En remplacement d'été au Bilboquet, Daniel retournera étudier pour obtenir son attestation d'études collégiales en petite enfance. Il voit des points communs avec son ancien métier de gestionnaire. « J'ai toujours dit à mes anciens employés que je devais leur parler comme à des enfants de huit ans, pour être sûr que le message se rende bien, raconte Daniel. Là, ce sont des enfants de cinq ans. Au lieu de gérer des adultes, on gère des enfants, tout simplement, avec la reconnaissance en plus! »


Félix Morin, lui, adore raconter des histoires et faire de l'improvisation. C'est le troisième été qu'il passe ici comme remplaçant. « J'aime beaucoup le savoir-être qu'on développe avec les enfants, leur apprendre à devenir qui ils sont, leur donner le plaisir du savoir. Par le jeu, il y a un plaisir à apprendre », dit-il.

Il n'a que 22 ans, mais possède déjà un bon bagage d'animateur de camp de jour et d'études en éducation spécialisée. Il étudie actuellement au baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire. Ses amis de basketball ont compris « moyennement » son choix professionnel.


Souvent, ce que j'entends, c'est que c'est un métier de femmes. Ça me blesse profondément. D'abord, ça me blesse pour les femmes avec qui je travaille, qui sont merveilleuses. Ce n'est pas du tout un sous-métier. C'est un métier très important dans notre société. Et puis, cela voudrait dire que si on est un homme, on n'utilise pas pleinement nos capacités. Encore une fois, c'est dénigrer un métier extrêmement important à mes yeux.

Félix Morin

Essoufflé et en sueur, Félix Morin résiste à une attaque de gros ballons gonflables qu'il a lui-même encouragée. Les petits garçons trouvent en lui un compagnon de jeu à toute épreuve, prêt à se « prendre le ballon dans la face ». « Ce ne sont pas mes belles lunettes », souligne Félix en rigolant.


Les hommes en service de garde apportent quelque chose de différent aux enfants, selon une collègue éducatrice, Annie Royer, alias « Annie Soleil ».

On en a besoin. Ça enlève le côté matante un peu, le stéréotype des matantes en CPE qui disent : "Ne fais pas ci, ne fais pas ça." Les hommes permettent de se tirailler, de monter dans les glissades. Ils amènent des défis dont les enfants ont besoin; qu'ils ont avec leur papa à la maison.

Annie Royer

Plus maternantes, les femmes? « Moi, je ne jouerais pas au soccer comme un homme joue au soccer », reconnaît volontiers Annie Royer. Mais les hommes gagnent aussi à s'inspirer des femmes, précise-t-elle. « On apporte une certaine douceur. Quand un enfant se blesse, on l'amène spontanément à une éducatrice. »

Les clichés ont la vie dure, mais il y a un fond de vérité. « Les deux ont à apprendre l'un de l'autre, croit Annie. J'ai appris à faire confiance aux enfants, plutôt que d'être au-devant d'eux. Cela fait de moi une meilleure éducatrice. »


Il ne faut pas commencer à penser que si tu es un homme, tu n'es pas un vrai homme quand tu fais ça. Être un vrai homme, c'est accepter qui on est. Et c'est amener tout ce qu'on est dans notre travail.

Félix Morin

Depuis ses débuts, le CPE Le Bilboquet compte des hommes dans son personnel. Il a été fondé par deux couples passionnés par l'éducation des enfants, qui ont toujours trouvé naturel d'embaucher des hommes qui présentaient leur candidature, s'ils avaient les compétences. Aujourd'hui, 20 % du personnel éducatif est masculin.


Le directeur général, Bernard Beaupré, est un des fondateurs. Éducateur physique de formation, père et grand-père, il a trois fils et deux petits-fils. Responsable de l'administration, il continue à consacrer quelques heures par semaine aux enfants.


Dans les locaux spacieux, les enfants naviguent d'un atelier à l'autre. Le CPE est divisé en groupes de 30 enfants. Chaque groupe est sous la responsabilité de deux éducatrices et d'un éducateur qui travaillent en équipe. Ainsi, les enfants se « partagent » la présence masculine, et aucun éducateur ne travaille seul dans son coin.

Il y a toujours un deuxième ou un troisième regard, un fonctionnement qui est de nature à rassurer les parents. Et il rassure les éducateurs eux-mêmes, qui se mettent ainsi à l'abri d'éventuels soupçons.


L'éducateur Félix Morin comprend que des parents puissent être méfiants. Mais c'est aux éducateurs, selon lui, de tout faire pour les rassurer : « Des fois, j'aide une petite fille qui a fait dans ses culottes. Tout le monde se fait confiance, mais je m'arrange pour être surveillé, au cas où un parent interpréterait mal les paroles de l'enfant. Il faut se protéger en ayant toujours un second regard. C'est un réflexe que j'ai appris en camp de jour et dans mes cours. »


Dans ce métier traditionnellement féminin, les hommes ne représentent que 4 % des effectifs. En faudrait-il plus? Thérèse Besnard, professeure en psychoéducation agrégée à l'Université de Sherbrooke, croit que oui. Ses observations dans 25 CPE de partout au Québec lui ont permis de constater que les éducateurs apportent une richesse supplémentaire à l'enfant.

Par exemple, « lors du rangement des jouets, les femmes vont utiliser toutes sortes de stratégies pour atténuer la frustration, explique Mme Bernard. Les hommes sont plus directs. L'enfant résiste, mais il range [les jouets] et il apprend à gérer sa frustration. C'est un apprentissage important. »

Les enfants qui ont accès aux deux modèles dans les CPE, féminin et masculin, « ont moins de comportements de colère, d'opposition, de crises, mais aussi de timidité ou de bouderie », précise la professeure, qui a enseigné pendant huit ans au cégep en techniques d'éducation à l'enfance.


« Les hommes qui changent les couches changent le monde », peut-on lire sur ce tableau. Bien qu'ils y soient bienvenus, très peu de garçons encore s'inscrivent au collégial en techniques d'éducation à l'enfance (3,5 % des inscriptions). Et de ce nombre, seulement un sur quatre terminera sa formation. C'est souvent lors du stage, en étant plongés dans un milieu exclusivement féminin et exposés aux préjugés des parents, que la plupart abandonnent.

Pour écouter le reportage de Myriam Fimbry sur ICI.Radio-Canada Première, à Désautels le dimanchecliquez ici

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