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Le ras-le-bol des Libanais face aux réfugiés syriens

Trois ans après le début de la guerre en Syrie, les relations entre les réfugiés syriens et les Libanais se détériorent. Marie-Eve Bédard.

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Avec l'afflux si important et soudain de nouveaux arrivants, la cohabitation devient de plus en plus difficile entre les dizaines de milliers de réfugiés syriens qui vivent et travaillent au Liban, et leurs hôtes.

Un texte de Marie-Ève BédardTwitterCourriel

Depuis quelques semaines, de nouvelles banderoles et affiches sont apparues un peu partout dans les rues étroites et encombrées de Bourj Hammoud, un quartier populaire reconnu pour son niveau de vie abordable et sa myriade de petits commerces au détail.

Mais ces affiches ne cherchent pas à vendre quoi que ce soit. Sur l'affiche ci-dessous, on peut lire : « Il est interdit à tout étranger, et [aux Syriens], de circuler entre 20 h et 6 h par ordre de la municipalité. »

Sur l'affiche, on peut lire : « Il est interdit à tout étranger - entre parenthèse les Syriens - de circuler entre 20 h et 6 h par ordre de la municipalité. »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sur l'affiche, on peut lire : « Il est interdit à tout étranger - entre parenthèse les Syriens - de circuler entre 20 h et 6 h par ordre de la municipalité. »

Photo : Marie-Ève Bédard

« Nous avons mis en place un couvre-feu pour aider les forces de sécurité à contrôler le nombre massif d'incidents et troubles de l'ordre public », dit George Krikorian, le vice-maire de la municipalité de Bourj Hammoud. « Nous sommes désolés d'avoir dû recourir à de telles mesures, mais nous l'avons fait pour la propre sécurité des Syriens. »

Elias Obeidi voit les choses autrement. Le jeune Libanais de 24 ans croit que ce sont les siens qui doivent être protégés. Sur son téléphone portable, Elias conserve quelques vidéos filmées lors de l'événement qui a fait déborder le vase dans le quartier. Une histoire de fille qui a tourné à la bagarre entre Syriens et Libanais.

Résultat : un homme libanais de 57 ans, Elias Kalash, a reçu une bonbonne de gaz sur la tête et s'est retrouvé dans le coma, une fracture au crâne. L'homme tentait d'apaiser les jeunes bagarreurs, selon le jeune Elias, qui était là pour se battre, lui.

« Nous demandons à l'État de traiter les Syriens comme ils le sont dans les autres pays, de les installer dans des camps à la frontière. Mais l'État ne répond pas à nos demandes. Ils vivent parmi nous, ils prennent notre argent et nos emplois. »

— Une citation de  Elias Obeidi
Elias Obeidi, jeune libanais de 24 ansAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Elias Obeidi, jeune libanais de 24 ans

Photo : Marie-Ève Bédard

Le vice-maire, George Krikorian, sympathise avec ses concitoyens qui n'étaient pas préparés - pas plus que ne l'était la municipalité - à un afflux si important et soudain de nouveaux arrivants.

« Les dernières années ont mis une pression incroyable sur la communauté hôte et cette pression crée des tensions. Au cours des dernières années, le coût des loyers a explosé. Ce n'est pas la faute des réfugiés, ils doivent bien vivre quelque part. Mais s'ajoute à ça le problème de chômage que nous avions déjà. Encore une fois, ce n'est pas de leur faute, ils ont besoin de travailler, mais avec l'arrivée des réfugiés, les salaires baissent. »

Le taux de chômage chez les jeunes libanais atteint les 35 %, selon des chiffres publiés par le gouvernement.

Un affront à l'hospitalité

Pour bien des Libanais, l'image devenue familière de tous ces Syriens qui attendent partout aux intersections et aux ronds-points dans Beyrouth pour un peu de travail quotidien illustre une concurrence déloyale, un affront à leur hospitalité.

« Je travaille pour 20 $, 30 $ par jour. Les Libanais n'accepteraient pas de travailler pour ce salaire. Ils n'accepteraient pas de faire la collecte des déchets », dit un Syrien venu de Raqqa, une ville tristement célèbre depuis qu'elle a été conquise par un groupe d'islamistes extrémistes.

Trois Syriens attendant du travail dans le quartier libanais de Bourj HammoudAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Trois Syriens attendant du travail dans le quartier libanais de Bourj Hammoud

Photo : Marie-Ève Bédard

Il a accepté de témoigner, contrairement à tous ses compagnons d'infortune, à condition de préserver son anonymat. Il craint des représailles du gouvernement libanais ou celles des islamistes de Raqqa, qu'il a vus chaque semaine châtier les écarts à une version bien cruelle de la charia. Doigts coupés pour avoir fumé, le bras complet pour le vol, et la tête si on ose rouspéter.

Pour lui, les mesures adoptées par la municipalité sont injustes et compromettent sa survie et celle de sa famille.

« Il y a de mauvais Syriens et de bons Syriens au Liban. C'est injuste de nous punir collectivement. En Syrie, c'est ce que fait l'armée. Si une personne crée un problème, nous sommes tous punis. Et maintenant, la même chose se produit ici. Nous sommes des êtres humains, laissez-nous notre liberté. »

— Une citation de  Un Syrien venu de Raqqa

Quand fin mai des dizaines de milliers de Syriens ont pris d'assaut les rues de Yarzeh, un quartier en hauteur de Beyrouth, pour voter quasi unanimement pour le président Bachar Al-Assad à l'ambassade de Syrie au Liban, le chaos total a provoqué la colère de bien des Libanais, dont le jeune Elias Obeidi de Bourj Hammoud.

« Je me suis cru à Damas, à Hama ou à Alep, pas au Liban! S'ils veulent Bachar, qu'ils aillent avec lui, pas ici. Ici, nous sommes Libanais. Ils ont bloqué nos rues, ont empêché les gens d'aller travailler. »

Deux syriens venus voter pour Bachar Al-Assad à l'ambassade de Syrie au Liban le 29 mai 2014.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Deux syriens venus voter pour Bachar Al-Assad à l'ambassade de Syrie au Liban le 29 mai 2014.

Photo : Marie-Ève Bédard

Le gouvernement a réagi en prévenant les Syriens que s'ils quittaient le Liban, ils risquaient de perdre leur statut de réfugié.

Vers une fermeture des portes

Puis, un autre avertissement du ministère des Affaires sociales : la politique de portes ouvertes pourrait atteindre ses limites. Le gouvernement dit maintenant souhaiter établir des camps à la frontière, ce que le Liban avait jusqu'ici refusé de faire, et considérer n'accepter les réfugiés que s'ils viennent des villes frontalières avec le Liban.

Au centre d'enregistrement du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies à Beyrouth, c'est une position qui inquiète, affirme la porte-parole Dana Sleiman.

« Si quelqu'un a fui plusieurs fois à l'intérieur de la Syrie et cherche refuge au Liban en dernier recours, il faut en tenir compte. Nous travaillons avec le gouvernement libanais pour nous assurer que ces nuances soient prises en compte », indique Dana Sleiman.

Elle affirme que les 900 millions de dollars américains versés au Liban en 2013 par la communauté internationale sont loin de suffire.

De jeunes Syriens au LibanAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

De jeunes Syriens au Liban

Photo : Marie-Ève Bédard

« Si on ne reçoit pas assez de fonds, on ne peut même pas venir en aide aux plus vulnérables. C'est ça le problème au Liban. Il faut faire plus en termes de soutien financier, et partager le fardeau. »

— Une citation de  Dana Sleiman, porte-parole du Haut-Commissariat pour les réfugiés

En clair, partager le fardeau, ça veut dire accepter plus de réfugiés en Europe, aux États-Unis et au Canada.

En attendant, les portes de Bourj Hammoud restent ouvertes, mais les bannières demeurent bien visibles. Pour le moment.

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